We Are Museums à Marrakech : définir le musée du futur

En mai dernier, le forum de professionnels dédié à la culture et à l'innovation We Are Museums organisait sa 6ème édition à Marrakech, une première en dehors de l’Europe. Après 8 mois de travail, le coup d’envoi du cycle de conférences co-fondé par Claire Solery et Diane Drubay, est donné à l’ESAV avec le soutien de l’Institut Français et de la Fondation Nationale des Musées. Cette année, l'évènement accueille quelque 300 participants venus de 25 pays différents. La moitié de la salle est néanmoins remplie de marocains, dont une part non négligeable d’étudiants en médiation culturelle de l’Université Hassan II. L’objectif ? Rassembler experts et professionnels des plus grandes institutions au monde, dont le Louvre (France), le Victoria & Albert Museum (Grande-Bretagne), le Van Gogh Museum (Pays-Bas), le Prado (Espagne) ou encore le Zeitz MOCAA (Afrique du Sud), et tenter de réfléchir ensemble au musée du futur. Sur trois jours, le programme - intense - propose une vingtaine de talks, tout autant d'ateliers au choix, et une journée thématique avec différents itinéraires à travers la ville pour visiter des lieux culturels et approfondir les discussions. Ici, pas d'interventions descriptives mais plutôt de véritables démonstrations, basées sur des expériences de terrain et des réflexions véritablement pragmatiques, en ligne avec les enjeux contemporains de la culture. Dans un monde tourmenté et face à des publics de plus en plus divers et difficiles à capter, il semblerait que les musées et espaces culturels ne puissent plus se permettre d'être neutres. Entre engagement et légèreté, action sociale et contraintes de rentabilité, comment définir les contours d'un nouveau modèle qui affirme des parti-pris forts et s'adapte à l'ère du digital ?  Quelques éléments de réponse. 

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Le musée comme vecteur de changement social

Pour ouvrir le forum, Alistair Hudson, directeur de The Whitworth and Manchester Art Galleries au Royaume-Uni, pose le concept de "musée utile" qui est "apprécié par ses publics pour ce qu'il fait pour eux, pas ce qu'il représente". En effet pour lui, à l'ère post-artistique du 3.0, il ne s'agit plus d'organiser exposition après exposition mais plutôt d'offrir des projets qui répondent aux attentes des gens. Le musée devient alors un lieu social avant d'être un espace d'exposition et l'art un objet d'éducation plutôt que de contemplation. Le public est également impliqué dans le choix de ce qu'il a envie de voir et se réapproprie le lieu. Si l'idée de faire de l'art une pratique engagée et solidaire n'est pas nouvelle, ici l'approche est radicale et cherche à étendre l'art à tous les niveaux de la vie quotidienne. 


"Un musée utile, ce n'est pas un réfrigÉrateur pour l'art, c'est une cocotte."

- Alistair Hudson


Dans l'idée de faire du musée un lieu de sociabilité, la ville de Marrakech s'est également récemment dotée d'un nouvel espace innovant, le MACAAL, qui n'est autre que l'aboutissement de la politique de médiation culturelle et d'inclusion sociale de la Fondation Alliances. Tous les trimestres, une salle dédiée, le "MACAAL Lab", accueille une oeuvre ou un artiste pour des ateliers spécifiques avec des publics qui ont plus difficilement accès aux musées. Souvent hermétiques aux premiers abords, les visiteurs se voient présenter des oeuvres faites de matériaux plus proche du quotidien comme "Second life" du collectif Zbel Manifesto qui donne une nouvelle vie aux déchets ménagers. Le musée privilégie également la rencontre, la discussion, et si un couscous peut servir de catalyseur, toutes les occasions sont bonnes pour désacraliser le rapport au musée et parler d'art de manière décomplexée.

Venue tout droit de Cotonou au Bénin, Halima Onodjé relate l’expérience similaire de la Fondation Zinsou avec ses expositions itinérantes grâce à des bus culturels, ses ateliers, et activités pédagogiques. « Tous nos efforts sont d’abord en direction de nos publics » explique la directrice. Et comme dans le cas de la Fondation Alliances, le jeune public reste une cible extrêmement importante. Le bus culturel va chercher les enfants et les ONG gratuitement pour favoriser l'accès au patrimoine, et leurs mini-bibliothèques nichées au cœur des quartiers de Cotonou font que le premier contact avec le musée se fait près de chez soi.

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"Quand ils découvrent Keith Harring ou Basquiat, ça les replace comme citoyens du monde et c’est très important."

- Halima Onodjé

Dans sa démarche de médiation culturelle et d'action sociale, le Louvre propose par exemple des programmes dans les banlieues de Sevran et Aulnay-sous-bois pour apporter le musée à des communautés plus marginalisées. "Pour eux, le musée c'est cher, c'est loin, et il faut avoir au moins un diplôme ou des connaissances pour y aller. Il y a une véritable peur du musée" explique Anais Guédon, chargée du projet "Le Louvre chez vous". Véritable politique de proximité, le programme permet à tous et à chacun d’emprunter une reproduction des chefs d’oeuvres du Louvre, ce qui permet à nouveau de désacraliser le rapport à l'art, de créer du lien, et de s’approprier la parole sur les oeuvres à travers des rencontres et cercles de discussions. 

S'il peut rassembler et éduquer, le musée peut aussi guérir. Certains espaces comme le Musée de l'Emigration en Pologne ou le Living Museum Of the Sea à Palerme font un formidable travail de mémoire où l'on traite de douleurs et de traumas collectifs. Pour la polonaise Barbara Majchtowicz, "les historiens ont longtemps omis l'émotion et la mémoire" et il s'agit ici simplement de raconter son histoire, sans ne rien avoir à expliquer. La démarche, qui repose entièrement sur les communautés et souvent sur du patrimoine immatériel, suppose de se connecter aux gens, de savoir écouter, avoir de l'empathie, et créer une certaine confiance. Pour l'italienne Cristina Alga, c'est sans équivoque, "les musées doivent prendre soin de leurs communautés".

Passer alors du musée comme temple de la connaissance au musée lieu d'échanges et laboratoire d'idées suppose également un changement de la culture des établissements. Lors de son atelier intitulé « Why people matter »,  Jo Marsh, consultante en branding et communication culturelle, insiste justement sur l’importance d’impliquer le personnel qui délivre l’expérience muséale, d'en faire des vecteurs des valeurs de l'institution pour créer de l'impact en les rendant proactifs et en leur remettant les outils pour mesurer et atteindre leurs objectifs. 


« Je crois fermement que les musées ont un rôle important à jouer et que les gens doivent être responsabilisés pour créer du changement »

- Jo Marsh


Et si finalement la méditation n’était plus un outil mais une fin en soi, une démarche où l’oeuvre sociale est placée au coeur de l'identité d'un musée et que les oeuvres artistiques quant à elles ne viennent que servir ce rôle ? La notion de poste, de spécialisation, voire même d'expert serait alors dépassée. Amateurs comme médiateurs, tout le monde prendrait part à l’élaboration du projet pour délivrer des expériences empathiques et émotionnelles fortes, génératrices de lien social. 

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Vers des expériences de plus en plus immersives et interactives 

Si il a été établi que le musée devient de plus en plus un environnement social, une expérience collective où les visiteurs échangent entre eux et s’apprennent des choses, reste à trouver un moyen d'implémenter cette approche pour sortir du cadre rigide et sacralisé qu'on lui prête. Pour Agnes Parent, directrice du Musée de l'Homme à Paris, exit les pancartes « no photos »; aujourd’hui on encourage plutôt le visiteur à partager son expérience qui se trouve à l'intersection entre ce qu'on lui propose et ses attentes.

Désacraliser l'oeuvre et l'institution pour en faire un lieu ludique, serein, et interactif, avec une approche bienveillante, c'est aussi le défi de l'artiste et éducatrice Abigail Hirsch qui officie à la Royal Academy of Arts. Étant elle-même mal-entendante, elle travaille avec le musée pour créer des kits pédagogiques dédiés aux publics handicapés. Ici, on joue sur les sens et les émotions. En plus de la vue, Abigail propose tout un tas d'éléments sensoriels qui permettent de recréer l'univers d'une toile : des bouts de bois pour le toucher, des épices pour l'odorat, ou encore du papier pour imiter le crépitement d'un feu de cheminée. L'oeuvre prend alors différentes dimensions et l'interaction permet de briser la glace avec les visiteurs, même les plus renfermés. 

Prendre le contre-pieds du "ne pas toucher", c'est aussi le parti-pris du DDR Museum dont le slogan est « Touchez l'histoire ! » pour une immersion totale dans la culture populaire de l'Allemagne de l'Est. Véritable voyage dans le temps, l'approche du musée - qui l'un des plus visités de Berlin ! - permet de (re)vivre de manière extrêmement ludique l'une des périodes les plus sombres de l'histoire du pays et de comprendre comment la RDA fonctionnait, le tout grâce à un travail d'archivage et d'analyse de données scientifiques monumental. 

 DDR Museum, Berlin 

DDR Museum, Berlin 

Pour Sylvie Boulanger, directrice du Cneai, le Centre national Edition Art Image à Pantin, il faut autoriser chacun à contribuer à l'élaboration de la culture de son temps car "l'art est une langue et l'objet d'art se transforme" sans arrêt et a fortiori à la faveur des nouveaux modes de diffusion . Il y a nécessairement besoin du public et les expositions ne sont plus une fin en soi mais une surface, à l'instar du musée populaire de l'artiste Yona Friedman qui invite les passants à construire ensemble cette structure sans murs, ouverte à tous, où sont tenus des salons de lectures, ateliers, expositions participatives et autres projets ouverts. Au Cneai, il s'agit de remettre en question l'objet d'art et de sortir du paradigme qui définit ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas. "Aujourd'hui les collections sont éphémères, non signées, non uniques et on ne distingue plus le visiteur du professionnel" conclut la directrice.

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"J'ai choisi le Cneai car  les visiteurs y font quelque chose de ce qu'ils voient "

Yona Friedman

 

Le musée du futur, musée dématérialisé ? 

Mais alors, le musée physique serait-il dépassé ? Entre digitalisation des oeuvres et expériences hors les murs a-t-on toujours besoin d'espaces physiques ? Comment préserver le patrimoine immatériel comme la chanson populaire ou la mémoire collective et lui donner une forme, un cadre ? 

À l’initiative de l’artiste Mohamed Fariji, le Musée Collectif de Casablanca est un musée citoyen de la mémoire de la ville qui collecte à travers des actions participatives les objets et documents sur le point de disparaître. « Un processus partagé d’écriture de la ville par ses habitants » précise Léa Morin, co-fondatrice de l'initiative. "Exposer des fragments dans l’espace public permet de créer une négociation avec la ville et faire émerger un esprit citique. D'autant qu'on se construit hors espace de manière mobile à travers les actions et sans tomber dans la démesure des projets culturels casablancais ». La liberté qu'offre un projet comme le Musée Collectif de Casablanca, par des actions ultra-ciblées permet également de « faire émerger les narrations alternatives invisibilisées par les narrations dominantes », développe Sabrina Kamili, chef de projet. 

Le musée accessible à tous, à toute heure et partout dans le monde, sans contraintes de forme ni de volume, c'est désormais rendu possible grâce à la réalité virtuelle à l'instar de Kremer Collection. Fils du grand collectionneur d’art hollandais et flamand George Kremer, Joël Kremer a souhaité rendre cette collection accessible au plus grand nombre à travers la création de son musée en réalité virtuelle où l'expérience est enrichie et la technique de photométrie donne des clichés HD où il est possible de voir des coups de pinceaux aux inscriptions au dos des oeuvres. 

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Pour Diane Drubay, cela fait maintenant 10 ans que les musées sont en transition digitale et cherchent à innover pour intégrer de nouvelles technologies, non pas comme simple outils de communication mais comme véritable stratégie pour proposer un prolongement de l'expérience muséale. Grâce aux données collectées, il est également désormais possible d'adapter davantage l'offre à un public de plus en plus volatile mais ultra-connecté. 

Si l'attachement au lieu et à l'institution reste très fort, la dématérialisation semble être l'étape ultime pour rendre l'art accessible à tous et faire du visiteur une partie prenante de la curation. Une réflexion encore longue à mener mais décidément d'actualité, a fortiori avec des rencontres comme We Are Museums qui permettent de créer des synergies en connectant start-ups, entrepreneurs, et professionnels de la culture pour partager idées et bonnes pratiques. En accueillant cette 6ème édition, la ville Marrakech réaffirme son positionnement de hub culturel africain en devenir avec un fort potentiel de rayonnement international. Cependant, le temps de voir émerger une véritable politique culturelle pour la ville, reste aux acteurs locaux de toujours plus favoriser les collaborations et l'énergie endogène, tout en renforçant leurs efforts en terme de médiation culturelle.