"Un féminisme décolonial" de Françoise Vergès

Quand le féminisme devient un nouvel instrument d’oppression

Françoise Vergès est une révoltée qui porte en elle une colère historique contre l’injustice et l’humiliation. Ayant grandi à l’île de la Réunion, elle a hérité de ses parents le combat pour la liberté des peuples et contre l’oppression et le colonialisme.

Avec “Un féminisme décolonial”, Françoise Vergès révèle ce qu’elle appelle le “féminisme civilisationnel”, qui puise ses racines dans le colonialisme, et nie l’oppression spécifique subie par les femmes racisées en se faisant le complice du patriarcat.

En analysant les liens entre le féminisme et l’histoire du colonialisme, la politologue et féministe démontre comment l'idéologie de la colonialité se reconfigure au sein du féminisme.

Nous avons assisté à la première conférence de Françoise Vergès au Maroc, organisée le 14 Mars dernier par le Centre Jacques Berque et la Chaire Migrations, Mobilités, Cosmopolitisme du pôle Sciences politiques de l’Université Internationale de Rabat. Nous avons posé quelques questions à Françoise Vergès sur le féminisme et sa place au Maroc, voici ses réponses…

 
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Ce sont les femmes marocaines des classes populaires qui montrent le chemin des luttes pour l’égalité et contre l’oppression

-       Votre conférence à Rabat du 14 Mars dernier était une première pour vous dans un pays du sud, du côté cette fois-ci des "(ex-) colonisés", comment l'avez vous vécue ? Avez-vous dû adapter votre discours ? 

C’était une première à propos du livre Un féminisme décolonial car cela fait longtemps que je donne des conférences dans les pays du Sud, je me considère moi-même comme étant du Sud (ile de La Réunion) par mon éducation, mon enfance, mes positions. 

Je n’ai pas cherché à adapter mon discours car ce livre démarre sur une grève en France menée par des femmes migrantes du Sud. Ce que je voulais montrer, c’est comment des femmes du Nord et des bourgeoises au Sud bénéficient du travail invisible, précarisé, sous-payé, sous-qualifié des femmes du Sud.

Crédit Photo :  Yoriyas  - Yassine Alaoui ismaili

Crédit Photo : Yoriyas - Yassine Alaoui ismaili

-       La condition des femmes marocaines en général n'est toujours pas satisfaisante et il reste beaucoup de combats à mener. Seulement on constate que plusieurs femmes qui ont eu accès à une certaine liberté de fait de par leur condition sociale, leur niveau académique et leur pouvoir économique adoptent des discours de femmes occidentales du type "le féminisme c'est dépassé", "je ne me sens pas féministe", "je n'ai aucun problème avec ma condition de femme" et se désolidarisent de la majorité, qui, elle peine encore à accéder à ses droits les plus primaires. Comment analysez-vous cela ?

Les femmes ne sont pas, parce que femmes, automatiquement solidaires des luttes et des droits de toutes les femmes. Elles peuvent s’identifier d’abord à leur classe sociale, à leur communauté culturelle ou religieuse et mépriser les femmes qui n’appartiennent pas à leur classe, à leur communauté, rester indifférente aux conditions de vie des femmes des classes populaires. N’oublions pas qu’historiquement, des femmes ont participé à des pogroms, encouragé des massacres et ont soutenu – et elles soutiennent encore –des régimes d’oppression. 

Ces femmes pensent que si des femmes subissent des oppressions, c’est qu’elles ne savent pas se débrouiller, que c’est de leur faute. Elles ne veulent pas voir que l’oppression est structurelle, que cela n’a rien à voir avec le caractère de la personne mais avec le fait que structurellement, l’accès à la santé, l’école, un logement décent, un emploi qui l’intéresse, n’est pas égal pour toutes. Ces femmes qui n’ont aucun problème à avoir des domestiques à leur service ont une vie confortable parce qu’elles exploitent d’autres femmes. Elles se tournent alors pour se justifier soit vers l’idéologie occidentale soit vers le discours de la tradition (« ça a toujours été comme ça »). Ce sont les femmes marocaines des classes populaires qui montrent le chemin des luttes pour l’égalité et contre l’oppression.

-       Le discours féministe s'est souvent construit en opposition à l'homme et sans l'inclure dans la réflexion. On peut parler d'une crise globale du mâle dans le monde entier, et l'homme arabe et l'homme musulman peinent à se situer devant la femme émancipée, le combat n'est-il pas aussi de libérer l'homme en réinventant la masculinité et la virilité face à la femme libre ? 

Il y a un féminisme qui se focalise sur la domination masculine et en fait la seule cause de l’oppression des femmes. On ne peut pas nier que partout des hommes abusent de leur pouvoir mais ça n’explique pas tout, il faut ajouter le capitalisme, l’impérialisme, les inégalités de classe, le racisme. Ce féminisme n’est pas le seul, heureusement ! Partout dans le monde, et depuis longtemps, des féministes ont mené une réflexion multidimensionnelle, c’est-à-dire qui intègre plusieurs éléments et qui écoutent d’abord les paroles des femmes, surtout celles qui sont le plus exploitées. 

Les hommes doivent entamer leur propre combat contre une idéologie qui définit de manière totalisante ce qu’est un homme en imposant des normes qui ne rendent pas tous les hommes nécessairement heureux. Quel plaisir retirent-ils des abus de pouvoir qu’ils exercent sur les femmes sinon le plaisir de dominer ? Quel plaisir retirent-ils d’empêcher les femmes d’accéder à des droits ? Dire que des femmes se contentent de cette situation d’obéissance n’est pas un argument ! Il suffit que des femmes veulent ces droits ! Par ailleurs, des études montrent que le colonialisme ayant renforcé le patriarcat, une réelle décolonisation devrait prendre en compte cet aspect. 

Il n’en reste pas moins qu’on assiste aujourd’hui à la résurgence d’un virilisme fascisant à travers le monde, de figures d’hommes autoritaires, sexistes, racistes, homophobes, xénophobes, qui excitent les passions les plus meurtrières. La suprématie blanche a des valeurs masculinistes fascisantes. Au nom de quoi le tueur de Christchurch en Nouvelle-Zélande s’est-il justifié sinon au nom de discours islamophobes inspirés d’auteurs français. Des hommes ne peuvent vouloir ce virilisme assassin.

Donc, oui, il y a des masculinités, il n’y en pas qu’une seule. Il n’y a pas que deux genres, féminin et masculin obéissant à des normes imposées, mais des plusieurs manières d’être, de vivre. La plupart des sociétés ont imaginé des arrangements sociaux et culturels de vie en commun qui ne sont pas à l’image de la famille occidentale. Ces arrangements intégraient enfants, personnes âgées, famille élargie.  

 

 
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Françoise Vergès

Féministe antiraciste, présidente de l’association « Décoloniser les arts», Françoise Vergès est l’auteure de plusieurs ouvrages et articles en français et en anglais sur l’esclavage colonial, le féminisme, la réparation, le musée.

Dernier ouvrage paru : Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme (2017).

“Un féminisme décolonial” de Françoise Vergès est disponible en librairies au Maroc.