Tiitswi : phonéographie au Maroc

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Phonéographie: Mouvement émergent de la photographie contemporaine fondé sur l’usage exclusif de la téléphonie mobile pour capturer et éditer des prises de vue. Tiitswi, c’est la déformation urbaine en dialecte marocain du français “tout de suite“, et c’est aussi le nom d’un tout jeune collectif marocain de photographie mobile (phonéographie). Nous avons rencontré Raphaël Liais, fondateur du collectif, et nous avons parlé de très belles choses avec lui.

D’abord on vous présente le personnage. Raphaël a découvert Instagram il y a environ un an, et depuis il s’est construit une réputation solide sur le réseau. Il est le premier marocain à figurer sur la liste des “suggested friends” éditée par Instagram, et à participer à l’AMPT (Advanced Mobile Photography Team), plus grande communauté de phonéographes au monde. Sa signature: des photos très géométriques, parfois très abstraites, et des titres qui appellent des imaginations lointaines. Il se passionne pour les formes, les lignes droites, les ombres, les matériaux de construction. Dans ses photos, les immeubles se penchent, les gravités s’inversent, et les perspectives s’écroulent. On y retrouve un Maroc inédit, et peu documenté, et c’est notamment à travers cet effort documentaire, presque ethnographique que son initiative est grandement louable.

La conversation avec Raphaël arpente des territoires hétéroclites. On écoute avec attention son discours passionné sur le patrimoine architectural industriel de Casablanca, il nous parle bunkers, et matériaux indestructibles des années 50, et on apprend avec lui que le dôme de la Foire Internationale de Casablanca a détenu dans le passé le record du monde de la voûte la plus large recouvrant un espace commercial… enfin, quelque chose comme ça. Il nous parle des rouages administratifs qu’il a dû affronter pour prendre certains clichés, l’incompréhension des interlocuteurs, la méfiance des responsables face à cette passion curieuse pour les bâtiments dégarnis, et les espaces condamnés. Tant bien que mal, il réussit à expliquer ce projet fou à des représentants de la commune, et obtient leur confiance, et leur coopération. De bonnes rencontres lui ouvrent des portes, ici en l’occurrence des sas et des portails métalliques, dans les zones industrielles de Casablanca.

A travers le collectif Tiitswi, Raphaël a l’ambition de faire émerger non seulement un regard nouveau sur le pays, donner à voir un Maroc intime, quotidien, pluriel, mais aussi une communauté de phonéographes, de talents qui s’illustrent dans ce mouvement de la photographie contemporaine, les faire connaître, et confronter leurs travaux sur une même plate-forme. Plus que le simple partage, la narration est au cœur du projet, puisque chaque photo soumise par un membre du collectif est accompagnée d’un texte qui la présente, raconte une histoire, explique une prise de vue. A terme, le collectif devrait aussi proposer des tutoriaux, des astuces, et des mises à jour concernant les nouvelles applications photo sur Smartphone, ou encore organiser deshappenings : réunir des Instagramers dans des usines désaffectées, des friches industrielles, des amas de béton et de tôle, et les voir s’éclater. Constituer une anthologie de clichés, multiplier les angles et les filtres, produire une sorte de regard omniscient, à la fois vision macro et vision micro.

La discussion glisse vers des affections particulières qu’on a en commun: notre passion pour la langue, et ses dynamiques de renouvellement. Les néologismes, les arabismes, les barbarismes. Dans un arabe parfait, Raphaël nous raconte des anecdotes sur sa rencontre avec les mots, et à notre tour on lui fait part des mythes fondateurs qu’on nous a transmis, et qui constituent notre langage contemporain, ce dialecte urbain riche de son histoire, et débordant de son présent. Passionné de la langue, autant que de sa ville, il évoque avec nous un de ses autres projets surInstagram@earlycasablanca notamment, où comme son nom l’indique on trouve des clichés du patrimoine architectural casablancais, de vieilles institutions de l’époque, des vestiges d’une autre vie. Un projet qui mêle l’effort de sauvegarde par la mémoire, à la volonté de réhabilitation par le format (la photo Instagram), moderne, et résolument de son temps.

Pour finir, on vous invite à faire une petite expérience : allez sur Instagram, faites une recherche par hashtag (mot-clé), et tapez #emptychairsproject. Vous voyez toutes ces 12.000 photos de chaises abandonnées, cassées, perchées, retapées, prises par des instagramers du monde entier… dites-vous maintenant que c’est un marocain qui a lancé le hashtag. Oui oui, c’est Raphaël encore qui a eu cette idée. Pas mal, non ?