Syada, la chasse est ouverte

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Syada en arabe dialectal signifie « chasse » au sens propre et est communément utilisé pour désigner la « drague », avec une connotation péjorative. Ici, Syada c’est donc ces interpellations malvenues, ces regards lubriques et parfois même ces insultes violentes que subissent les femmes dans les rues marocaines.

Yacout Kabbaj, artiste plasticienne, elle justement aime la rue, aime marcher et se déplacer librement dans Casa. Elle-même victime de harcèlement et d’agressions verbales à répétition, elle a décidé d’étudier la question pour essayer de comprendre, sans jugements, le comportement de ces hommes, pour finalement en rendre compte dans une vidéo coup de poing de 8 minutes. Très dense et terriblement oppressant, le film est une succession de phrases « d’accroche » récoltées dans la rue et dans les témoignages de femmes de toutes catégories socio-professionnelles pendant près de 2 ans. Face caméra, sur fond noir, des "monsieurs tout le monde" s’approprient et récitent ces insultes comme des psaumes. Le malaise est immédiat, on se sent pris(e) à parti, pris(e) au piège. Et la gradation, les plans serrés, les mimiques des personnages contribuent fortement à la transmission du message – grave – et du constat – alarmant.

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Mais dans sa démarche empirique, Yacout ne s’est pas intéressée qu’aux expériences des femmes, elle a également questionné des hommes, pour aller plus loin et avoir une vision globale du problème. Car le féminisme est aussi une affaire d’hommes. Si les profils restent très divers, il en ressort cette frustration commune, issue du poids de la religion, de la société, ou encore du manque d’éducation – sexuelle entre autres. Depuis tout petits, ils ont grandi avec l’impression que ce n’est qu’un jeu, une discipline quasi rituelle et presque valorisante pour la femme à qui ils accordent de l’attention. De toutes façons, ils estiment que l’espace public leur appartient et tant que les femmes n'y revendiqueront pas leur place, ils garderont le contrôle de la rue.

 C’est pour ça que lorsque qu’on lui demande quelle réaction faut-il, à son sens, avoir, Yacout est très claire :

« Tu m’agresses, je t’agresse. J’ai beau me sentir à l’aise et ne jamais être provocante, je reste toujours inconsciemment aux aguets, ce qui demande énormément d’énergie. »

Il lui arrive en revanche de prendre le temps, lorsqu’elle en ressent le besoin, d’essayer d’expliquer à son interlocuteur qu’au même moment, un homme agit de la même manière avec sa mère, sa sœur ou sa femme. Mais elle avoue sans gêne que la plupart du temps, elle leur  renvoie simplement leur agressivité en retour.

Pourtant très éloignée de son champ lexical et de sa personnalité, la réalisatrice néophyte réussi le pari de diriger des acteurs pratiquement tous amateurs. Le résultat : des performances ultra-crédibles et très dérangeantes. On ressent d’ailleurs un véritable sens de l’engagement pour ce projet dont l’authenticité a touché de nombreux artistes et professionnels, à commencer par Amal Attrach qui a participé au coaching des acteurs. Le projet a été accueilli avec beaucoup de bienveillance de la part des personnes qui ont été sollicités, presque comme un acte citoyen, militant et nécessaire. Dino Sebti, de la société de production Sigma, a par exemple fourni gracieusement le matériel et les moyens techniques, et Julien Fouré exécuté le montage. Pour l’anecdote, tous les techniciens approchés avant lui avaient refusé le projet, perçu comme ultra-violent voire limite pornographique. L’artiste explique ce rejet par l’effet miroir que le court a pu produire chez certains hommes, leur renvoyant leur propre réalité de plein fouet.

Présenté pour la première fois à la Biennale de Marrakech au printemps dernier, l'oeuvre subversive de Yacout Kabbaj a fait du chemin et sera présentée en ouverture de l’espace dédié à Casablanca sous le commissariat de Alya Sebti dans le cadre de Mons 2015, capitale européenne de la culture (Belgique). Du 16 avril au 26 septembre 2015, une véritable installation sera dédiée au court-métrage pour prolonger l’expérience et concrétiser l’idée initiale du projet : faire réellement vivre le harcèlement aux hommes, immergés dans un espace hostile et agressés par les sons et les images.