Sur La Planche, un film de Leila Kilani

On ne l’attendait presque plus, le film sort enfin dans les salles du Royaume. A vrai dire, le premier long métrage de fiction de Leila Kilani n’a pas eu le temps de souffler. Au moins une trentaine de festivals internationaux, de Toronto, à Cannes, en passant par Rotterdam ou Abu Dhabi. Excusez le peu.

Nous l’avons vu il y a quelques mois à Paris, dans une minuscule salle à Saint-Michel, un jour de pluie, sans grande conviction. On était devant le cinéma, on hésitait: rentrer à la maison, boire un chocolat chaud, ou prendre le risque de voir ce film dont on n’avait jamais entendu parler. Et puis on a rencontré cette femme. La cinquantaine au moins, le regard désabusé, et un cynisme à lacérer la pierre.  Elle nous a raconté sa jeunesse au Maroc, le faste et l’opulence, le Casablanca de la Belle Epoque, les arènes, les music-halls, les belles voitures, et les nuits infinies. Pris par la vague nostalgie d’un temps que nous n’avons pas connu, et attirés par l’agréable compagnie de cette dame, nous l’avons donc suivie dans la salle.

Les premières scènes font mouche. On oublie tout, le glamour, et les clichés. On est à Tanger, et ce Tanger-là est méconnu, industriel, sévère. L’héroïne apparaît à l’écran, elle n’est pas belle, elle dérange. Ses premiers mots marqueront la suite du film, et nos esprits avec. Le malaise s’installe.

Je ne vole pas : je me rembourse. Je ne cambriole pas : je récupère. Je ne trafique pas : je commerce. Je ne me prostitue pas : je m’invite. Je ne mens pas : je suis déjà ce que je serai. Je suis juste en avance sur la vérité : la mienne.

Ces mots sont balancés par l’héroïne (Soufia Issami, magistrale) dans un arabe dialectal brut, proche du langage codé, une diction à couper le souffle, et une voix qui annonce toute la gravité et la liberté qu’on attendra du film.

Badia et ses copines travaillent dans la Zone Franche de Tanger, nouvel eldorado des travailleurs de la région. Elles décortiquent les crevettes dans un entrepôt aseptisé, ou travaillent dans la confection pour les mieux loties. Leila Kilani joue avec grâce sur les monochromes. A travers sa caméra, la ville explore tantôt les blancs laiteux et maladifs, soumis aux normes européennes, des fabriques de crevettes, tantôt elle s’égare dans les nuances de gris dans les bas quartiers et les logements insalubres. Son héroïne subit cette même schizophrénie. Aliénée par un travail abrutissant et payé au kilo, altérée physiquement par l’odeur de crustacés qui lui colle à la peau, le soir elle se lave et se frotte, enfile tenue de soirée ou jeans moulants, et s’en va cachée sous une djellaba, réclamer son dû.

Cette bande à part de quatre marocaines, à coups de vols, de mensonges, de trahisons, de jeux de rôles, ou de grands casses, s’insurge contre ce Tanger qui la dévore de l’intérieur.

Véritable polar, le rythme est haletant, les egos complexes, et la survie incertaine.