“Sofia” de Meryem Benm'barek : délit de grossesse et faute d’amour

Le film qui a créé la surprise à Cannes et remporté le Prix du Meilleur Scénario dans la sélection “Un certain Regard” ainsi qu’au festival d’Angoulême est sorti la semaine dernière au Maroc. Une sortie très attendue par Meryem Benm’barek, la jeune réalisatrice qui, émue lors de l’avant-première casablancaise, a déclaré avoir écrit et réalisé Sofia pour les Marocains et être très heureuse qu’il soit distribué dans son pays. Et pour cause. Le film s’ouvre sur l’article 490 du code pénal qui interdit les relations sexuelles hors mariage. S’en suit alors l’histoire tragiquement banale d’une famille confrontée à une naissance dont personne ne veut. Questions d’honneur, d’hypocrisie, et de lutte des classes contemporaine, font le portrait glaçant d’une société à bout de souffle, en proie aux injustices. Décryptage.

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Un déjeuner de famille. Sofia (Maha Alemi), le physique un peu ingrat et la mine renfrognée, est la cousine qui n’intéresse personne, qu’on prend d’ailleurs de prime abord presque pour la bonne. Et puis d’un coup, tout bascule et voilà qu’elle devient le centre de l’attention. Aidée de Lena (Sarah Perles), sa cousine plutôt bien née, Sofia découvre qu’elle a fait un déni de grossesse se retrouve à accoucher clandestinement en attendant de trouver une solution. Le ton est donné. Dans l’urgence, elle désigne Omar (Hamza Khafif, notre révélation), un jeune homme un peu paumé du quartier populaire de Derb Sultan, comme le père de son enfant. Elle, dont le prénom suggère pourtant la sagesse, devient alors la disgrâce de ses parents et se retrouve à porter sur ses frêles épaules le salut de trois familles totalement opposées.

JEUX D’ECHECS SOCIAUX

Le drame tristement anecdotique que vit Sofia - 150 naissances hors mariage par jour ont lieu à Casablanca seulement - n’est donc en réalité qu’un prétexte pour évoquer la vraie thématique du film : la fracture sociale où la hogra - l’injustice - se perpétue. C’est la loi du plus fort. Meryem Benm’barek raconte justement comment elle a construit le scénario à la façon d’un “ grand jeu d’échec social où chacun place ses pions en exerçant son pouvoir sur celui qui est en dessous pour se hisser au rang des supérieurs.” Ce qui crée, selon elle, “l’équilibre - injuste, malheureux du pays ». Même Omar, que l’on croyait en bout de chaîne, trouve le moyen, dans une sortie magistrale et cinglante, de mépriser plus “petit” que lui. Les frontières invisibles entre les différents protagonistes sont suggérées par la composition des plans, les champ-contrechamps, mais aussi la langue, la darija ou le français, selon le quartier de Casablanca où l’on est né. La ville “blanche”, à la fois impitoyable et lumineuse, est d’ailleurs le décor parfait pour cristalliser ces différences, car c’est à Casa que tout le Maroc converge, avec son lot de rêves, d’espoir, et de frustrations. Ici, trois familles, chacune issue d’un milieu social différent, à quelque chose à gagner, un statut ou de l’argent, mais surtout tout à perdre.

Deux scènes très fortes illustrent particulièrement cette fracture. D’abord la rencontre entre les familles de Lena, Sofia, et Omar, sorte de tribunal tragi-comique où tout le monde se regarde en chien de faïence, se méfie, s’accuse, mais doit composer ensemble. Et puis il y a ce plan séquence où les familles quittent le commissariat, les uns en bus bringuebalant et les autres en berline clinquante. Car chez ces gens-là, Monsieur, on ne se mélange pas, on méprise. « C’est dans cette fracture-là, cette blessure, qu’une partie de la population puise la sève de ses revendications et de sa colère », développe d’ailleurs la réalisatrice en faisant référence au mouvement du Hirak.

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« J’ai construit le scénario comme un grand jeu d’échec social où chacun place ses pions en exerçant son pouvoir sur celui qui est en dessous pour se hisser au rang des supérieurs. c’est ce qui crée l’équilibre - injuste, malheureux du pays ». 

- Meryem Benm’barek


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Pourtant au milieu de ce statu-quo malaisant, Lena essaie de comprendre, de créer du lien, de se rebeller même. Une posture de privilégiée dans un pays où la liberté est un luxe réservé à ceux qui ont les moyens de se le permettre. Pour la réalisatrice, « le personnage de Lena représente le regard occidental porté sur le monde arabe et sur le Maroc en particulier. Au tout début du film on la découvre très altruiste, voulant vraiment aider sa cousine avec beaucoup de sincérité et au fur et à mesure on se retrouve à questionner son regard ».

Face à la bien-pensance et à l’ingérence de sa cousine, Sofia est bien plus lucide. Qu’est-ce-qu’elle sait d’elle finalement ? Elles ne se sont pas vues de puis 10 ans et elle pense pouvoir la sauver d’un coup de baguette magique ? Le cynisme qui l’emporte. Sofia connaît les règles du jeu et sa détermination à s’en sortir est terrible. Quitte à faire des dommages collatéraux, pourvu que l’honneur soit sauf. Elle refuse de se complaire dans son malheur et rejette totalement le statut de victime qu’essaie de lui coller sa cousine. Elle jure même à son bébé de ne plus pleurer. Victime et bourreau à la fois, l’anti-héroïne vient contredire l’archétype de la femme arabe totalement soumise face au patriarcat et au machisme ambiant. Dans le film, les hommes sont d’ailleurs absents des processus de décision. Ils subissent simplement, dépassés, passifs et hébétés. Ce sont les femmes qui se battent, pour et contre elles-mêmes parfois.

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PAR-DELÀ LE BIEN ET LE MAL

Si la pesanteur du sujet est bien-là, Meryem Benm’barek introduit ici avec brio un regard nouveau sur les rapports hommes-femmes dans un pays comme le Maroc et révèle une réalité bien plus complexe que l’on peut souvent l’imaginer. Après une première partie haletante caméra embarquée où l’on pense assister à un traitement littéral de la problématique de la condition des femmes au Maroc, la deuxième partie, plus aérée, se révèle paradoxalement plus sombre. Tout se révèle, à la lumière - crue - du jour. Entre les deux, la réalisatrice fait un caméro qui nous met la puce à l’oreille et annonce le plot twist, à la fois intelligent et machiavélique.

Là où La belle et la meute de la tunisienne Kaouther Ben Hania tombait justement la grandiloquence où le haïk de la victime devenait une cape d’héroïne, Sofia arrive à dépasser le simple prisme de la revendication des femmes pour venir aussi questionner la place des hommes. Leur absence suggère ici encore qu’ils ne se sentent pas concernés. Ils sont soit distants et dépités, à l’image de Faouzi Bensaïdi dans le rôle du père de Sofia, soit en colère mais résignés comme Omar, qui porte toute la tristesse du monde dans son regard. Ces hommes-là se retrouvent aussi quelque part victime du patriarcat qui leur impose d’être “rajel”, ceux qui doivent porter les responsabilités et fait vivre leurs familles.

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Mais qu’on soit homme ou femme finalement, comment devenir adulte dans cette société verrouillée, où chacun semble avoir un rôle prédéterminé à jouer ? Où trouver une forme d’intimité là où tout n’est qu’un jeu d’apparences ?

Car le plus tragique dans tout ça, ce qui lie tous les personnages, c’est en réalité ce manque d’amour abyssal, ce refus-même d’aimer, manifesté par le dégoût de Omar, la vénalité de la mère de Lena (Lubna Azabal), et la froideur des parents de Sofia. C’est bien là le vrai drame de ces familles, la plus grande des violences. Les jeunes adultes grandissent sans apprendre à aimer, découvrent la sexualité comme un acte douloureux aux conséquences pénales, et trouvent dans le mariage une issue de secours qui arrange tout le monde. Les seules à apporter un peu de tendresse et d’humanité sont les personnages de Raouia avec son humour et Sarah Perles sa candeur, car on l’aura compris, Meryem Benm’barek n’est pas manichéenne. D’ailleurs, l’enfant s’appellera Amal, “l’espoir” en arabe, qu’on a envie de préférer à la fatalité. 

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Côté technique, la mise en scène est élégante et la photographie du belge Son Doan est irréprochable. Beaucoup de lumière naturelle et très peu d’artifices viennent servir l’approche naturaliste du film, et les travellings avant, toujours très lents, nous introduisent presque intrusivement dans l’intimité des personnages alors que le dernier cut avant la scène finale, brutal de justesse, révèle une Sofia vainqueure et fière, qui nous adresse un regard cam complice effroyable.

Pour tout cela et plus encore, on passera à ce premier long ses quelques imperfections et raccourcis un peu démonstratifs pour saluer un film cohérent, ambitieux dans son propos et humble dans sa forme, et surtout nécessaire, dont la sortie nationale coïncide par hasard avec le lancement du mouvement #masaktach sur les réseaux sociaux, une plateforme pour dénoncer et débattre, hommes et femmes ensemble, des violences faites à l’encontre des femmes et de la banalisation de la culture du viol.