"Siham & Hafida" : Le paradoxe de la chikha, vu par Meriem Bennani

Artiste multimédia basée à Brooklyn, on a pu vous parler de Meriem Bennani à plusieurs reprise, que ce soit comme l’hémisphère droit du projet Jnoun, parmi nos comptes Instagram préférés, ou simplement pour relayer ses expos. Depuis quelques semaines elle présente son nouveau solo show, « Siham et Hafida », à l’espace « The Kitchen » à New York. 

A mi-chemin entre l’approche documentaire et la télé-réalité, Meriem confronte deux chikhates de Safi de générations différentes qui entretiennent une rivalité silencieuse. Alors que Hafida, qui a chanté avec les plus grandes, voit sa carrière s’essouffler, Siham est propulsée sur le devant de la scène, en bonne millenial addict aux réseaux sociaux. Projeté sur différents écrans, entre distorsions et kaléidoscopes, le court de 30 minutes livre ici en boucle le récit drôle, kitsch et attendrissant de ces femmes, qui sont le témoin d’un héritage et de son évolution. Comme beaucoup d’artistes de sa génération, on retrouve ce besoin d’archiver le passé et d’interroger son patrimoine pour y trouver une certaine universalité. 

On l’a rencontrée sur un rooftop new-yorkais, quelques jours après l’inauguration de l’exposition, elle nous a parlé de sa démarche et de ses partis-pris. Interview.

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  • Comment a commencé ce projet ? 

Au départ il était question de filmer Chikha Tsunami, comme le prolongement des différents projets où je mets en scène des femmes de ma famille pour explorer certaines caractéristiques de leur féminité. Et Tsunami pour moi c’est une sorte de version amplifiée de tout ça. C’était donc elle le sujet, ni les chikhates, ni l’aïta. Cela dit j’avais anticipé ses réticences et commencé à faire es recherches là-dessus, comme The Kitchen est un espace dédié aux arts vivants et qu’ils ont un théâtre, j’ai pensé qu’il serait intéressant de proposer quelque chose autour de la musique et de la danse. 

Parmi mes recherches, le nom qui revenait toujours était celui de Hassan Nejmi, un écrivain et parlementaire qui a beaucoup écrit sur l’aïta. Je l’ai contacté et il m’a directement envoyée à Safi, capitale de l’aïta, pour rencontrer Siham et Hafida. Il m’a parlé de Siham Mesfiouia comme étant cette étoile montante qui restait isolée de la scène locale et qu’il fallait que j’essaie de faire en sorte qu’elle rencontre les autres. J’ai vu sur Facebook qu’elle était vachement présente sur les réseaux sociaux et du coup elle m’a beaucoup intéressée. Mais lui m’a convaincue d’aller d’abord chez Hafida et Bouchaib pour essayer de voir les deux générations de chikhates, ce qui est devenu la storyline du projet. 

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  • Qu’est ce qui t’a le plus touchée dans leurs histoires ? 

Ce qu’il faut savoir c’est que Bouchaib, le mari de Hafida, est aussi son cheikh, et son groupe, « Oulad ben aguida », était le groupe de la légendaire Fatna Bent l’Houcine. Hafida était une de ses « choristes » et elle tournait avec eux. C’était l’âge d’or de l’aïta; ils ont même vécu à Paris ! 


aujourd’hui tu sens une certaine amertume par rapport à leur statut, depuis que Fatna Bent L’Houcine est décédée. Le Ministère de la Culture ne fait rien pour eux, ils se sentent vraiment délaissés.


Du coup se retrouvent à jouer pour des mariages, alors qu’à l’époque ils ne faisaient que de la scène, ils passaient tout le temps à la télé. Il n’y a aucune reconnaissance alors que c’est un patrimoine hyper important. La darija est un dialecte, il n’y a pas de trace écrite, et l’aïta c’est un répertoire de chansons qui ont été créées « il y a très longtemps et par des gens qu’on ne connait pas », comme ils disent. Il n’y a aucune archive. Le dialecte de l’aïta est hyper dense, très poétique mais aussi très difficile à traduire. Moi personnellement je ne comprends rien. Mais en même temps ce qui est intéressant c’est qu’aujourd’hui vu qu’il n’y a pas de littérature ça pourrait être considéré comme une ressource encyclopédique qui nous montre comment la langue a évolué. Pendant la colonisation, il y avait aussi une dimension politique avec des paroles de résistance. C’est véritablement de l’histoire, et cette archive là n’a pas été écrite par les colons ni dans une espèce d’arabe classique qui n’aurait pas traduit la viscéralité et la spontanéité de la darija.

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  • Parle-nous un peu de l’évolution du statut de la chika. 

Justement, l’autre point qui m’intéresse c’est que pour eux, l’aïta est vraiment faite pour des voix de femmes. Par contre avec la culture populaire, la chikha est en effet devenue synonyme de fille aux moeurs légères, alors que cet héritage circule à travers les corps de ces femmes. 

Il faut savoir que Siham et Hafida détestent ce qu’on en a fait dans les grandes villes, elles détestent des personnages comme Tsunami. Pour elles déjà, la chikha ne danse pas, elle compte les temps et gère des morceaux hyper complexes, qui demandent une vraie technique musicale. En général elles ont une danseuse en plus pour apporter du divertissement. Et aujourd’hui on confond les deux. 

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  • Comment se manifeste le gap générationnel entre Siham et Hafida finalement ? 

Grâce à Youtube cette culture a été enfin archivée, de manière totalement désorganisée mais je pense qu’on a du coup inconsciemment moins peur de la perdre. Et ça pour moi Siham c’est ce qu’elle représente : elle sait lire, passe sa vie sur Facebook, et comprend très bien les enjeux de la technologie personnelle. Elle a d’ailleurs ce projet de faire des clips avec les paroles sous-titrées. Hafida elle, est analphabète. Tu peux lui poser n’importe quelle question, même sur la ville de Safi, elle te répondra « demande à Bouchaib », simplement parce que lui sait lire. Tout cela témoigne de leur écart générationnel et du fait que l’éducation donne à Siham la possibilité d’avoir confiance en elle, d’être ambitieuse et de se projeter. 

 

  • Alors que normalement la chikha, c’est un peu elle qui porte la culotte en principe…  

Bien sûr, c’est la figure centrale de la famille, c’est souvent elle qui gagne le mieux sa vie. Et pourtant même Siham a 23 ans, elle a cette vie un peu parallèle où son mari qui en a 40 lui sert quelque part de caution. L’aïta à la base s’appelle ainsi parce que les musiciens « appelaient », « kano ki aïto ». Et à l’origine les femmes n’avaient pas le droit de chanter. Alors les hommes s’habillaient en nanas parce qu’il il fallait bien une figure qu’on pouvait érotiser. Ce projet montre qu’encore aujourd’hui les femmes ont besoin d’avoir leurs hommes, leurs cheikhs, qui leur permettent d’être dans le monde du spectacle sans trop qu’on les embête. 

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Si tu vois n’importe qu’elle interview de pop star marocaine, Najat Aatabou, Chikha Tsunami etc, à la fin elles finissent toutes par un truc du genre « j’aimerais pouvoir enfin arrêter de chanter et me concentrer sur la religion » je ne crois pas qu’elles le pensent mais c’est comme si elles devaient encore se justifier, presque se repentir.

  • Qu’est ce que tu penses de ce regain d’intérêt pour la culture populaire et l’aïta notamment avec le Cabaret Chikhates ou encore le phénomène Othmane Mouline, qui quoi qu’on en pense a quelque part bousculé les codes ? 

Honnêtement je ne savais pas qu’il y avait un regain d’intérêt pour le sujet. L’aïta n’est pas le sujet du film et je leur ai dit directement, il y a des gens qui sont spécialistes de la question je n’allais pas m’improviser experte. Moi ce qui m’intéresse c’est toujours de prendre quelque chose d’hyper précis et concret pour aborder un sujet plus grand, universel : le gap générationnel, ce rapport au langage, à l’histoire marocaine, et à la vraie chikha.


Ce n’est pas la spécificité marocaine qui m’intéresse ni l’idée de faire un projet marocain. N’importe quel public peut être sensible à ces thématiques, et c’est le plus important pour moi.