Sidi Larbi Cherkaoui : « Je fais de la danse pour parler de l’être humain »

Nom : Sidi Larbi CherkaouiAge : 40 ans Occupation : Chorégraphe Localisation : Anvers

La 11ème édition du Festival International de Danse Contemporaine On Marche investit Marrakech du 1er au 12 mars 2016. Avec une programmation riche et éclectique, alliant spectacles, performances et débats, danseurs marocains et étrangers, artistes émergents et de renommée internationale, On Marche revivifie nos façons de voir et vivre la danse contemporaine au Maroc.

L’invité d’honneur de cette 11ème édition est un chorégraphe incontournable de la scène artistique internationale : Sidi Larbi Cherkaoui. D’origine marocaine par son père et flamande par sa mère, danseur saisissant, chorégraphe de haute volée et directeur artistique du Ballet Royal de Flandre, Sidi Larbi Cherkaoui n’en finit pas de bouleverser la danse contemporaine en y métissant intimement les styles et les codes. En partenariat avec la Marrakech Biennale, il présentera avec sa compagnie Eastman le spectacle « 4D » ce vendredi 11 mars au Théâtre Dar Attakafa.

On l’avait découvert tardivement, en 2012, lorsqu’il avait chorégraphié le clip « Valtari » du groupe islandais Sigur Rós réalisé par le suédois Christian Larson. A quelques heures de son spectacle, Cherkaoui nous accorde une interview exclusive où il livre un regard d’une rare subtilité sur son approche de la danse contemporaine et sa participation au Festival On Marche de Marrakech.

Sigur Rós - Valtari from Sigur Rós Valtari Mystery Films on Vimeo.

  • Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours et votre approche de la danse contemporaine ?

En tant que chorégraphe, je viens résolument de la danse contemporaine. Mais ma démarche personnelle a été très éclectique, j’ai testé beaucoup de styles différents de danse, j’ai été touché tant par le flamenco que par le hip-hop, ou encore le jazz… Mon éducation physique a été plurielle, et au fur et à mesure de la maturation de ma démarche, j’ai voulu créer une unité à partir de toutes ses influences. Mes professeurs de danse m’ont formé et transformé, et à partir de là j’ai pu créer ma propre identité.

  • Quels sont les thèmes que vous aimez explorer à travers vos chorégraphies ?

Je pense beaucoup au toucher. Le rapport humain, le contact physique, je trouve que c’est très important. J’ai été très influencé par le « contact improvisation », un style surtout développé aux Etats-Unis et notamment à New-York : les corps se donnent du poids, se mettent l’un contre l’autre, se cherchent et se répondent, un peu comme au Tango. Je suis très sensible à cette idée de communiquer à travers le toucher avec quelqu’un, à travers la seule sensation physique et en se passant des mots.

J’aime aussi beaucoup la gestuelle, j’aime développer des des chorégraphies où les mains sont expressives. C’est plutôt rare dans la danse contemporaine, qui privilégie souvent le rapport au temps et à l’espace. Avec Akram Khan par exemple (ndlr : chorégraphe avec qui Sidi Larbi Cherkaoui a collaboré pour le projet zero degrees en 2005), nous sommes vraiment des chorégraphes qui aimons remettre la gestuelle des doigts et des mains au cœur de la chorégraphie contemporaine.

Enfin, j’aime beaucoup la thématique de la fluidité. Comme si le mouvement était une onde, une vague… J’essaye de trouver un continu, un infini, comme si le mouvement ne s’arrêtait jamais. Je n’aime pas les positions fixes, statiques. J’aime la transformation perpétuelle.

  • Comment la danse et la musique s’imbriquent pour vous ? La danse souligne la musique ou la musique souligne la danse ?

Souvent, la musique n’a pas besoin de la danse pour s’exprimer. Le mouvement doit avoir une force à lui-seul, une énergie qui se déploierait même dans le silence. Je recherche cette musicalité intérieure du mouvement, celle qui hypnotise même sans musique. D’ailleurs je travaille souvent d’abord dans le silence et ensuite j’essaye de trouver les accords qui épouseront le thème physique que j’ai créé. Je ne veux pas illustrer la musique, je veux la marier avec le mouvement.

  • Comment appréhendez-vous le corps dans votre démarche artistique ?

C’est un corps très entier. Un corps extrêmement fort, comme souvent dans le Hip-Hop par exemple, où la force déployée est immense, et en même temps un corps d’une infinie fragilité. Un corps très sensible, à fleur de peau. Je veux aller d’un extrême à l’autre, explorer cette conjugaison perpétuelle de la force et de la fragilité. Je veux parler de l’être humain, de cet être qui paraît si fort et que la moindre petite chose bouleverse.

  • Votre père est né au Maroc, quelle relation entretenez-vous avec ce pays ?

Elle n’est pas très exotique (rires) ! Mon père vient de Tanger, et moi je suis né en Belgique à Anvers. Jusqu’à mes 13 ans nous allions très souvent en vacances à Tanger. C’était très commun pour moi d’aller au Maroc, d’aller voir ma famille et de passer du temps là-bas. Mais c’était aussi très différent de ma vie en Flandre. C’était un peu un jeu d’ombre et de lumière : parfois la Belgique était l’ombre et le Maroc la lumière, et parfois c’était l’inverse.

  • Est-ce que ce métissage s’exprime dans vos créations ?

Bien sûr ! D’une certaine manière ça m’a aidé à comprendre ce rapport très particulier et très fort qui nous lie au monde lorsque qu’on est né quelque part mais qu’on vient un peu d’ailleurs… On a une immense empathie envers les gens autour de nous, on comprend ce que signifie venir d’ailleurs. Ça génère beaucoup de compassion je crois, ce fait d’être toujours un peu étranger pour quelqu’un… J’ai une peau très blanche et souvent on me confond avec un européen, et j’ai un nom très arabe, alors forcément il y a un décalage qui surprend souvent (sourire). Nous sommes tous un peu des entre-deux, nous sommes tous des gens qui connectons entre eux plusieurs mondes. C’est une richesse et une conscience qui forcément rejaillissent dans mes créations.

  • Vous avez été désigné par l’UNESCO « jeune artiste pour le dialogue interculturel entre les mondes arabe et occidental ». Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’était un immense honneur, j’étais très touché. En Europe les médias ont cette terrible tendance à associer dans les imaginaires un nom arabe à des choses horribles. Donc c’est très agréable de dire que moi j’ai un nom arabe et que je fais de la danse pour parler de l’être humain. Ça me fait du bien de savoir que je peux être le porte-parole d’une réalité un peu occultée en Europe.

  • Comment la danse peut participer au dialogue entre les cultures ?

Ce qui est fantastique dans la danse c’est le mouvement, et le mouvement est universel. C’est fascinant parce que je ne connais aucune culture qui se développe sans le mouvement du corps. Le corps transmet quelque chose beaucoup plus vite et intensément que le langage. Apprendre une langue peut créer beaucoup de frustration et d’incompréhension, mais le corps du danseur parvient à aller au-delà. Il se meut de manière lisible. On peut l’interpréter et se l’approprier. C’est merveilleux car on est constamment fasciné par le corps d’un danseur, on veut comprendre ce qu’il veut dire, on veut le décrypter, il y a une tension permanente. J’aime la danse parce qu’elle est un langage universel qui ouvre un nouvel univers, c’est un mouvement dans le silence qui permet d’entendre les choses d’une autre manière. 

  • Quelle est la place de la danse contemporaine à vos yeux au Maroc ?

Je pense que la danse contemporaine s’y développe de plus en plus, comme en témoigne d’ailleurs le festival On Marche. Beaucoup de gens font des choses fascinantes en ce moment au Maroc, c’est vraiment en train de se trouver. C’est un espace de création différent, c’est une expression qui n’a pas de codes pré-établis, mais au contraire des codes à inventer. Vous savez, ce qui est important à savoir c’est que la danse contemporaine est très différente aux quatre coins du monde, et celle qui va se développer au Maroc apportera encore une nouvelle réponse à cette dynamique… La danse au Maroc entre en dialogue avec les traditions. Aux Etats-Unis, il y a eu par le passé de nouvelles formes de danses très mal accueillies à leurs débuts, comme le krump, et qui sont maintenant totalement intégrées et acceptées. C’est la même chose pour chaque culture, de nouveaux mouvements émergent, avec un côté un peu rebelle, suscitant l’incompréhension des anciennes générations, et puis peu à peu ils deviennent une nouvelle forme de conscience. C’est un cycle perpétuel qui revivifie les répertoires, les interroge, les réinvente, leur répond.

Je pense aussi que la notion de tabou et la peur du corps qui n’était pas aussi prégnante dans la culture arabe par le passé doit être aujourd’hui ré-interrogée. Pour moi le corps est universel, il est de chair et d’os. Nous devons accepter ce corps humain et l’habiter pleinement. La danse contemporaine permet de vivre ce corps.

  • Pourquoi avez-vous voulu participer au festival ON MARCHE ? Quel sens cela a pour vous ?

Je suis vraiment très honoré d’avoir été invité à On Marche. D’abord parce que ce festival participe de cet élan pour la danse contemporaine dont je parlais, mais aussi parce que les gens qui le font vivre et investissent toute leur énergie sont des gens que j’estime et dont j’admire le travail et l’engagement. Et puis j’aime beaucoup Marrakech, c’est une ville intense et plurielle, il y a une énergie très lumineuse qui m’attire beaucoup.

  • Quelques mots sur le spectacle 4D que vous présentez ce soir à On Marche avec votre compagnie Eastman ? Pourquoi choisir des duos ?

4D s’articule autour de quatre duos entre un homme et une femme. Chaque duo présente une nouvelle façon de présenter l’énergie féminine et l’énergie masculine, comment elles entrent en dialogue et se répondent, à la fois union et rejet. Chaque couple invente de nouveaux repères, de nouvelles manières d’être ensemble. Chaque couple délivre une définition unique de ce qu’est être homme, de ce qu’est être femme, de ce qu’est être ensemble. Parfois ils tombent dans le cliché, l’attendu, et parfois au contraire ils bouleversent tout, remettent en question nos façons d’appréhender l’égalité entre hommes et femmes. L’égalité dans le sens de l’énergie générée par cette union. Le premier duo est fusionnel, l’autre met en lumière la manipulation de l’un par l’autre, le troisième s’articule autour de la perte, et le dernier exalte la conflictualité qui lie les danseurs. C’est cette richesse et cette complexité que j’ai voulu explorer avec 4D.

Ne manquez pas le spectacle « 4D » de Sidi Larbi Cherkaoui avec sa compagnie Eastman ce vendredi 11 mars à 20h au Théâtre Dar Attakafa !

Cléo Marmié