Rif 58-59, briser le silence !

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Tarik El Idrissi, un réalisateur marocain hispanophone nous revient avec son second volet filmique consacré à la mémoire rifaine. Il s’agit de l’unique documentaire projeté et primé lors du rendez-vous annuel du cinéma national, fin février à Tanger. Il ambitionne de briser le silence autour de ces évènements controversés, si pas tus, de l’après indépendance du Maroc et d’ouvrir le débat avec les nouvelles générations. Son documentaire ose la distance, délie les langues et émeut les cœurs. C’est que l’auteur sait faire preuve tour à tour de sensibilité, de simplicité et de créativité.

Sélectionné pour ouvrir la programmation de l'initiative Casa/docks dont nous sommes partenaires, Rif 58-59 sera projeté Lundi 5 octobre au Cinéma ABC à Casablanca à 19h. 

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  • Qu’est ce qui dans votre parcours personnel et familial vous a fait rencontrer le cinéma ?

Je suis né à El Hoceima en 1978 de parents de Beni Ouriaghel, eux-mêmes natifs de la ville. Dans ma région, on ne captait même pas l’unique station de télévision marocaine. Chez nous, on regardait les chaines de télévision espagnoles. Ce n’est que bien plus tard qu’on a eu accès à la chaine nationale et seulement dans les années ’90 qu’on a pu regarder 2M.

Dans mon entourage, je sentais qu’il y avait une conscience politique forte. J’ai également été intéressé personnellement par la mémoire orale parce qu’on allait à école ou les cours se donnaient en arabe et en français. Mais je voulais savoir la vérité sur moi et les miens. J’étais intrigué car je sentais toujours un fossé entre l’histoire qu’on partageait en famille et celle qu’on nous enseignait à l’école.Par la suite, j’ai décidé de quitter ma région non pas pour fuir, mais vraiment pour découvrir le monde. J’avais un grand appétit de voir et de vivre autre chose.

A ce moment-là, je n’avais jamais imaginé que je ferai du cinema, même si déjà j’avais développé une sensibilité artistique. Il a fallu que je m’installe en Espagne pour en être conscient. Quant à mes parents, ils voulaient juste que je reste à El Hoceima pour y étudier et devenir fonctionnaire.

  • C’est donc à Madrid que tout commence pour vous, capitale de l’ex-métropole coloniale où se fomente la guerre contre les Rifains, déjà qualifiés de rebelles ?

J’y suis effectivement arrivé à 19 ans et me suis inscritpeu de temps après dans une école de cinema. Dans mon cursus je me suis peu à peu spécialisé dans le documentaire. J’ai consacré ma première oeuvre à la mémoire historique du Rif, j’avais alors 27 ans. “Arrahsh”, veneno en espagnol (venin en français ndlr) est achevé en 2007 avec un journaliste espagnol. Ce documentaire réalisé de manière totalement indépendante s’est penché sur la guerre coloniale des années ’20 mettant aux prises les tribus rifaines, menées par Abdelkrim El Khattabi, àl’armée espagnole, puis française. J’ai choisi le venin comme la métaphore du scorpion qui, s’il vous pique, doit être frotté à votre blessure pour en guérir. Je pense qu’il en va de même pour la mémoire. Pour ce premier film très personnel j’ai eu la chance de retrouver la trace de nombreux témoins.

Il est un fait avéré aujourd’hui que l’Espagne a utilisé les armes chimiques contre des civils, pour la première fois dans l’histoire. Officiellement, notre voisin ibérique ne l’a pas reconnu ni par conséquent demandé pardon. Ce premier documentaire a rencontré un succès certain en recevant trois prix y compris internationaux. Ensuite la bibliothèque de Harvard nous a sollicité pour en acheter les droits. Enfin,  au plus fort de la crise syrienne, le quotidien El Pais a rédigé un article sur les armes chimiques dans le monde en faisant référence à notre documentaire.

  • Votre retour au pays rime avec Rabat plutôt qu’avec El Hoceima. Vous vous mettez alors à travailler sur l’autre face du traumatisme rifain, celui lié au Maroc indépendant dont l’Armée royale naissante marche sur le Rif ?

En effet, je suis revenu au Maroc et j’ai monté ma propre boite de production, Farfira Films, à Rabat en 2010. J’ai également réalisé deux courts-métrages : La roue tourne et tirez la chasse en 2013. J’apprends par la suite que le Conseil National des Droits de l’Homme au Maroc (CNDH) et l’Union Européenne lancent un appel d’offre dans le cadre du programme d’accompagnement aux recommandations de l’Instance Equité et réconciliation (IER) en matière d’histoire et de mémoire. J’ai soumis ma proposition qui visait à récupérer et vulgariser cinématographiquement une partie de la mémoire historique du Maroc, moins de deux ans après son indépendance. J’ai alors obtenu un financement du CNDH à 80% et un cofinancement du Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger (CYME) et de l’Ambassade des Pays-Bas à Rabat.

Je me suis mis à préparer mon documentaire et à faire des repérages autour de la question des troubles dans le Rif en 1958. Ce que les Rifains ont eux-mêmes baptisé ‘am Ikebarren qu’on pourrait traduire par « l’année des casques », faisant allusion aux couvre-chefs des soldats envoyés mater la rébellion. Cette année-là fait écho à une autre, encore bien présente dans la mémoire collective rifaine, ‘am ismagh ou « l’année des esclaves noirs » (‘abid) quand au dix-huitième siècle le sultan de l’époque envoie un émissaire négocier la fin des actes de piraterie menés par les tribus de la région d’El Hoceima et des iles voisines. Le représentant makhzenien a recours à une ruse afin d’en venir à bout : il propose de réunir tous les chefs de tribus concernés dans un même lieu pour discuter et faire la fête, il profite de cette occasion pour lâcher sa garde noire et les décimer tous. 

  • Dans « l’année des casques », vous avez recours a plusieurs Rifains pour témoigner de leur vécu en ce temps-là ainsi qu’aux paroles d’experts marocains et étrangers, sans parler des jeux singuliers de la camera et de l’illustration par le dessin animé ?

On a travaillé en partenariat avec l’association culturelle Ussan pour approcher la population de la région. En fait, il a été très difficile de trouver des témoins vivants de cette période. Quand on en a trouvé, certains refusaient catégoriquement de parler, d’autres acceptaient mais, dès qu’il s’agissait d’être face à la camera, se rétractaient. Quant aux femmes, tout le monde nous disait qu’aucune ne voudra témoigner. En fin de compte, il y en a bien eu deux qui ont accepté…

Pour ce qui est de la camera, elle esquisse un mouvement allant vers les témoins rifains interviewés sur leurs terres en extérieur et les gros plans sur les visages de certains experts en intérieur. J’ai utilisé un plan fixe pour les interviews d’experts et des jeux de camera en grand angle avec les témoins pour communiquer sur la distorsion de la mémoire. Les travellings très rapprochés sur les visages des témoins en contre-plongée donnent de la puissance aux personnages. Le film montre également la région dans son étendue et son aridité parce qu’au delà des personnes, c’est elle, selon moi, qui a été directement visée par la répression.

L’usage du dessin animée correspond à un choix technico-artistique parce que devant l’absence d’archives ou de photos, je pouvais opérer de différentes façons : travailler avec d’autres archives, recourir à la fiction, mais j’ai opté pour le dessin animé afin de créer la légèreté et la liberté, montrer aussi comment les gens était habillés. La tonalite des couleurs jaunes, brun et coquille d’oeuf fait penser à de vieux journaux sur lesquels on a dessiné à la main des personnages à l’encre. Cela a permis de se mettre vraiment à la place de ces gens de manière vivante en utilisant des bruitages. 

  • Quelles autres difficultés avez-vous éprouvées pour nous ressusciter ce moment particulièrement violent de l’histoire du Maroc moderne?

C’était difficile de décider de travailler sur ce documentaire surtout qu’il me fallait être honnête avec moi même et avec ma propre histoire, mais également avec mes bailleurs et avec les spectateurs. J’ai donc décidé de faire un film le plus neutre possible en variant les témoignages et sans voix off. J’ai travaillé sans scenario et j’ai commencé à filmer les gens. Et ce n’est qu’au montage que le scenario a été vraiment finalisé afin de construireun ensemble cohérent. Enfin, j’ai amorcé la post-production, c’est à dire qu’à partir du squelette initial je l’ai habillé d’images d’archives, d’images animées et d’illustration visuelle et sonore.

J’ai été par ailleurs confronté à un problème de documentation et à l’absence de témoignages à travers les archives. J’ai donc mené une investigation dans les archives personnelles du General Franco à Madrid et dans les Archives militaires au Château de Vincennes (France), j‘ y ai découvert de nombreuses informations mais je ne suis pas historien pour les traiter. J’ai ainsi appris que le Rif aurait été bombardé au napalm par l’armée marocaine avec le soutien de l’armée française, c’est ce qu’avancent certaines sources espagnoles et françaises, mais rien n’est sur à ce jour.

Durant des mois, j’ai cherché dans les archives du Centre cinématographique marocain (CCM), mais également dans des fonds de photosappartenant à des habitants d’El Hoceima. Mais finalement, sur les évènements à proprement parler, je n’ai trouvé que deux seules photographies du journaliste Mostafa El Alaoui, montrant des rebelles pris par l’armée. C’est le journal Machahid qui l’avait dépêché sur place à l’époque.

Ce qui devenait important, c’était de travailler sur la mémoire en amenant une mise en contexte politique et historique, afin de libérer la parole et de susciter le débat. De toutes façons, je n’ai jamais été un militant politique. Ce qui m’anime par dessus tout, c’est que nous avons une culture orale et nous avons perdu trace de nos propres traditions.

Par exemple, le groupe de musique rifain le plus emblématique des traditions locales, celui du Cheikh Mohand est aujourd’hui aux Pays-Bas. Au niveau architectural, ce n’est pas par hasard que je montre des paysages désolés et des maisons de pierre en ruine, dans le film.

  • Votre intention de cultiver honnêtement la mémoire plus que de réaliser un film historique “objectif”, ne vous empêche pas de dire votre vérité à vous. Que pensez-voussubjectivement de ce qui s’est passé ?

Il n’y a rien à faire : ma camera est parmi les témoins, je parle pour eux. Cela dit, les gens attendent souvent des vérités, surtout que jamais un tel film n’a été réalise auparavant, mais je ne peux pas en donner. Ce n’est pas mon métier de trouver la vérité.

Les Rifains qui ont vu mon film ici ou en Europe le trouvent émouvant en général et une petite partie d’entre eux veulent tout savoir. Ils exigent la vérité, toute la vérité sur les relations avec El Khattabi, le parti Istiqlal, Oufkir, le Roi, mais c’est impossible.

Ma vérité en conclusion, c’est qu’il y a plusieurs vérités. Comme je ne suis pas conspirationniste, je crois à la complexité et à la pluralité des facteurs interférants. Il y a toujours une personne plus intelligente et plus puissante pouvant tirer son épingle du jeu dans un contexte géopolitique donné.

  • Les Rifains sont ils aujourd’hui dans le refus du pardon et dans la revendication larvée?

Dans le documentaire, aucun témoin direct de 1958 ne veut accepter le pardon. Cela n’est pas anodin parce que la plupart d’entre eux ignorent encore aujourd’hui l’existence des efforts de réconciliation nationale et du travail de l’IER. A part Mohamed Amezian parce qu’il est probablement issu de la génération suivante. C’est pourquoi il est le seul à conclure : «  Je pardonne mais il faut que cela ne recommence plus. Pour répondre à cet objectif, il faut inventer des mécanismes évitant la répétition d’un tel drame ».

Rif 1958-1959 a été le seul documentaire marocain présenté au Festival du Film national de Tanger en février 2015. Il y a obtenu le Prix espagnol Arcane pour la première oeuvre. Le realisateur est actuellement en négociation avec des salles de cinema à Tétouan et Tanger pour y diffuser son film, de même qu’avec des écoles, universités et festivals ailleurs au Maroc afin que son film y soit vu et qu’il participe au débat citoyen.

www.farfirafilms.com

Propos recueillis par Farid Ghrich et publiés dans le n°4 de la Revue marocaine de recherches cinématographiques  par l'Association Marocaine des Critiques de Cinéma.

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