Retour à l'argentique : l'avenir de la photo arabe ?

Jusqu'à la fin du siècle dernier, les plus célèbres clichés pris en terre d'Orient avaient pour la plupart une signature occidentale. L'explosion d'Internet au tournant du millénaire a permis de contourner la censure pratiquée contre un art trop longtemps déprécié. «Tout au plus a-t-elle valeur de document», déplore le photographe libanais Fouad al-Khoury dans les colonnes de Libération en 1999.

Oum Kolthoum café in Luxor - Fouad Khoury
Oum Kolthoum café in Luxor - Fouad Khoury

Mais lorsque les peuples ont voulu « faire tomber le(s) régime(s) » en 2011, les photographes ont brandi leurs compacts, ou simplement leurs smartphones, pour dénoncer la répression, ou simplement se placer en témoin privilégiés de cette agitation opaque mais tellement contagieuse. Aujourd’hui, ils combattent armés de lumière, d’ombres et de couleurs, et sans misérabilisme, aussi bien l’obscurantisme que les stéréotypes.

Une minorité d’entre eux fait le pari du retour aux sources en adoptant la technologie argentique. Bicentenaire, si elle connait de nos jours un véritable effet de mode lié au phénomène Lomography, elle représente pour beaucoup une alternative à la froideur du numérique, une démarche « beaucoup plus honnête, beaucoup plus sincère », confie Imane Djamil, autodidacte marocaine de 19 ans. Retour sur ce phénomène retro-vintage et sélection de 11 photographes marocains qui en ont dans la pellicule.

#NoFilter

Dans les années 90, un groupe d'étudiants Autrichiens en voyage à Prague mettent la main sur un curieux petit appareil photo : un Lomo Kompact Automat de fabrication soviétique.  En développant les films de leur voyage, ils se rendent compte du trésor qu'ils ont déniché. Les couleurs sont riches et saturées avec des effets de vignettages sur les coins des images, et le contraste dramatique entre la lumière et l'obscurité est saisissant ! Sans le savoir, en pleine phase d’expansion du digital, les jeunes lancent alors une tendance mondiale et créent ainsi une sorte d’ancêtre rétroactif d'Instagram.

Ahmed in Djellabah - New York 2004, Hand colored gelatin silver print © Youssef Nabil
Ahmed in Djellabah - New York 2004, Hand colored gelatin silver print © Youssef Nabil

La précision du mégapixel contre l'incertitude de la pellicule 

Entre magie du clic et mystère du résultat, l'argentique donne davantage de valeur au moment photographié, loin de la capture compulsive d'aujourd'hui. Chaque cliché est à la fois mesuré, cadré, et réfléchi - pour des questions d'économie de pellicule - mais en même temps spontané et chargé d'une émotion de l'instant, unique et singulière.

La génération actuelle a soif de créativité et d'expériences dans la photo qui reste certainement la discipline artistique la plus accessible et la plus généralisée. Plus spécifiquement, ces jeunes artistes ou amateurs préférant l'analogique au digital soulignent l'importance du savoir-faire et de l'artisanat "vintage", que nous risquons de perdre et qui, selon le sociologue américain Richard Senett, aurait contribué a donné un sens à notre vie.

Pour certains, c'est une façon d'exprimer une insatisfaction envers l'obsession de la culture numérique et les automatismes insipides de l'instantané, là où l'argentique s'inscrit dans une certaine temporalité. Définitivement àcontre courant, ce format s'élève alors contre les diktats de la photo contemporaine, menée en grande partie par l’industrie de la mode et en quête obsessionnelle de perfection froide et désincarnée. Ici, on cultive la culture du glitch, de l'erreur, de l'expérimentation qui ouvre finalement le champs des possibles. 

La photographie argentique dans le monde arabe : écrire l'histoire ?

De loin le format le plus accessible et le plus immédiat, la photographie positionne celui qui appuie sur le déclencheur en témoin de son temps, offre un point de vue interne, reflet de la  société, telle qu'elle est aujourd'hui et loin du regard occidental orientaliste et ethnocentriste.

En se focalisant sur la culture visuelle, la photographie arabe a comme vocation d’écrire l’histoire, de la saisir dans le vif de l’action, à l’heure où cette région du monde concentre tant de passions.

"Car une photo a toujours pour effet de fixer le temps sur une pellicule, où certains craignent de faire l'impitoyable découverte du temps perdu."

[ Bernard Arcand ]

Résolument dans l’air du temps, la photo arabe aura sa première « Biennale des photographes arabes au XXIème siècle » qui se tiendra à Paris du 10 novembre prochain au 17 janvier 2016 à l’initiative de l’Institut du Monde Arabe en collaboration avec la Maison Européenne de la Photographie.

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Gedo lisant le Coran, Jihan Ammar

Les 11 photographes marocains à suivre, dans le désordre

  • Imane Djamil. Jeune prodige 19 ans, baroudeuse et littérallement casse cou (s'est brisé le dos lors d'un voyage en Norvège, mais ça, c'est une autre histoire qu'on vous racontera plus tard), Imane a déjà fait l'objet de plusieurs expositions collectives, entame ses premiers solo show à Paris et en Belgique cet automne et la était la plus jeune artiste à représenter « Le Maroc contemporain » l'IMA l'hiver dernier. Ses cliclés, façon carnets de voyage, son empreints de poésie et de ce regard à la fois tendre et désabusé qu’elle porte sur le monde.

 

  • Merji. Après une première exposition collective organisée par la galerie en ligne SOORA, Yacine est révélé par la Chambre claire de la Fondation Alliances, et expose par la suite sa série Diary of the Bled - dont on ne se lasse pas - à l'IMA. Là où il empreinte à Breton la notion de « réalité absolue », Merji y appose des symboles et références connus en créant ainsi une forme d’hyperréalisme plutôt inédit. Clairement féru de pop culture, on retrouve ce traitement très cinématographique dans ses autres séries. Parfois on croirait reconnaître une jeune Kristen Dunst ou encore la scène d'un film de David Fincher. Fight Club, au hasard.

« Diary of the Bled est aussi un témoignage de ma génération, une génération Y ancrée dans une culture globale, qui prend plaisir à scénariser sa vie à travers les réseaux sociaux, qui se libère de bons nombres de dogmes et qui n'hésite pas à modeler sa réalité pour l'adapter au "film" de sa vie. Une génération décomplexée, assumant son identité multiple et changeante. Révoltée, déterminée, démiurge. »

 

  • Alia Benseghir. Etudiante à Paris, Alia cultive le sens du « vintage ». Sur son blog, on se croirait dans le dernier Sofia Coppola : elle voyage, flâne avec ses amis, cours les festivals de musique, et nous raconte l'histoire de cette wuss generation version marocaine, entre le spleen, la fougue, et l'idéal, sur bande son de dream pop à la Way Of Grace.

 

  • Igmirien. Originaire du village d’Igmir, près de Tafraout, Abdela habite en Chine depuis 2012 en tant qu'ingénieur géomètre-topographe. Découvert d’abord sur Instagram, on avait été saisis par son exposition virtuelle sur le site Tswira de la série A Journey in the Far West China. Ses photos, à la fois minimalistes mais pleines de douceur et d’humanisme prennent une toute autre dimension en plein écran. Récemment, il s’est installé à Hong Kong et a commencé à s’intéresser à la photo argentique. En choisissant d'explorer cette technique, il nous confie que sa façon d’appréhender les scènes de vie et la lumière a drastiquement changé. Ses photos ne sont ni retouchées ni modifiées et transmettent pourtant un certain sens de la perfection. Pour Lioumness, il partage une série encore exclusive.

 

  • Houda Kabbaj. On a découvert son travail accroché sur les murs du Rouget de l'Isle, l’une des meilleures tables de Casa, à côté de la sélection hyper pointues d’oeuvres d’artistes contemporains comme d'Alexöne Dizac, Tanc ou encore l'Atlas. Née à Casablanca, on apprend que cette jeune diplômée de l’Ecole Spéciale d’Architecture de Paris s’est initiée à la photographie dès le Lycée. Son approche découle d’expériences accumulées au cours de ses voyages au Japon, en Chine, en Pologne, au Brésil et en Italie. Ses études en architecture ont forcément façonné son regard, attiré par la lumière, la matière et l’histoire que porte un cliché. En 2012, elle expose à la Biennale de photographie d'Amsterdam et en Off de la Biennale de Marrakech. Pour l’édition 2016 de la Biennale marrakchie, elle prépare un projet collaboratif avec l'artiste Alain le Yaouanc.

 

  • Anas Hadni. Cadet de la sélection, Anas comme beaucoup est autodidacte, porté par sa passion et l’envie d’apprendre, de comprendre le mécanisme d’un boitier, les caprices d’un objectif. Si son regard de street photographe est encore jeune, il faut savoir lire entre les lignes de ses clichés à la recherche de symboles cachés, suggérés par un sens un du détail affuté.

   

  • Zahrin Kahlo. Fatima-Zahra Boumsir est née au Maroc en 1984, dans une famille aux origines hispanico-bérbères. En 1990, elle quitte son pays natal pour l’Italie, où elle obtient une licence en littérature étrangère à l’université de Ca’Foscari de Venise. Hyper féminin, presque féministe, son travail explore la dualité de la femme, entre le profane et le sacré sacré, l’intime et l’universel, le corps et l’esprit. On adore la suivre sur Facebook, où elle partage, compulsive, comme par nécessité, ses inspirations, son quotidien, ses travaux, ses autoportraits, pleins de grâce et de sensualité. Ses photos attirent inéluctablement le regard, parfois presque voyeur mais jamais lubrique, tant elle sait sublimer le corps et suggérer l’amour. Elle a participé à de nombreuses expositions collectives dont le Billboard Festival à Casa en avril dernier et expose en ce moment-même au 1:54 Contemporary Art Fair de Londres. Pour Lioumness, elle partage des extraits de ses séries The second age, Confianzas, et Passage.

 

  • Hicham Gardaf. Né en 1989 à Tanger, Hicham fait ses premières armes dans la photographie avec une approche quasi documentaire. Inspiré par les livres de photos qu’il vend en tant que libraire, Hicham sort simplement dans la rue pour prendre en photo son quartier, les gens, les murs. Sans le savoir tout de suite, il questionne alors la société et le rapport des hommes à leur masculinité, à la nature et à l'espace urbain. En véritable témoin discret des mutations de la ville du détroit, il pose un regard intraitable sur les banalités qu’on ignore et trouve une manière bien à lui de les dénoncer et de les sublimer à la fois. Aux côtés de Leila Alaoui et de Safaa Mazirh, il fait partie des happy few à représenter le Maroc à la première Biennale des photographes arabes.

   

  • Zahra Sebti. Artiste multimédia, Zahra est née au Maroc et a vécu à Paris pendant 10 ans. Diplômée avec les honneurs de l’ESAG Penninghen, elle travaille aujourd'hui sur des thèmes liés à la perception, à la transmission, l’échange dans le contexte de la migration et du changement sous la forme d’oeuvres graphiques, de photographies et de vidéo. A la fois très douce et parfois en colère, naturelle mais ultra perfectionniste, Zahra traduit cette dualité dans son travail entre un regard graphique hyper rigoureux et une poésie urbaine empreinte de réflexions profondes et d'onirisme.

« Ma démarche artistique s’inscrit dans une contemplation quasi anthropologique et psychologique. Je veille à porter un regard bienveillant et analytique sur ce qui m’entoure pour comprendre comment les gens interagissent entre eux. J’observe le contraste de perception entre un individu et un autre. Ce que la culture imprègne en chacun; au point de forger les lunettes à travers lesquelles le monde est vu, compris, intégré. »

   

  • Bilal Alwidadi. Jeune artiste marocain passionné de photographie argentique et de musique électronique, bilal est étudiant en première année à l’ESAV. Son portfolio est une sorte de nébuleuse graphique, ultra texturisée, univers à la fois obscur, hostile mais hyper léché par sa maîtrise des contrastes et les couleurs - saturées - laissent parfois entrevoir la lumière, là où même les chats ont l'air méchant.

 

  • Sofia Meftah. Photographe talentueuse originaire de Marrakech, à 23 ans, elle achève sa dernière année d’étude aux Goblins, une des plus grandes écoles de photographie. Elle se distingue par son sens particulier du cadrage, de la composition, et sa maîtrise bien à elle de la lumière. Résultat, des clichés hyper contemplatifs, des scènes de vie, de belles perspectives.

 

   

   

   

   

   

   

   

   

CultureRime EL KHALIDYPhoto