Malca : "ma musique est une musique de contrastes"

Après près d’un an et demi de travail, Malca revient en force. Récemment signé chez Arista France (Sony Music) et Jakarta Records à l’international, son nouveau clip « Casablanca Jungle » a dépassé la barre des 100 000 vues sur Youtube, et le nouvel EP éponyme annonce une une direction artistique plus forte, avec un propos clair, assumé, mais aussi plus clivant. On l’a rencontré à une terrasse parisienne pour faire le point.

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  • Hello Lionel, tu nous a manqué. Raconte un peu, où en es-tu ? tu attends quoi de ces nouvelles collaborations ? 

Ça peut paraître faire longtemps qu'on essaie mais je commence à peine à considérer que c'est le début d’une aventure. Le projet a tellement changé, tellement évolué, là on arrive à une certaine maturité. J’ai pris le temps de faire des morceaux qui me plaisaient vraiment qui racontent des histoires qui comptent pour moi, pour attaquer le marché avec davantage de confiance. Après l'EP lancé la semaine dernière, la sortie de l'album est prévue pour fin 2018 et je suis hyper excité et impatient. 

Maintenant ce qui m’importe, c’est vraiment que le plus de gens possible écoutent ma musique. On raconte de là où vient, on a un message assez universel finalement, qui je pense pourra parler à plein de monde.

  • En deux ans la formation a changé, le style et la DA aussi. Explique-nous cette évolution depuis le premier EP. 

Je pense qu'à la sortie du premier EP, il était plus question de montrer que je savais faire de la musique, c’était juste ça. Je n'avais pas de projet plus global; du coup j’ai mis un peu de temps. Avec ce premier EP je me suis aussi confronté au monde professionnel, aux médias, à des avis constructifs pour sortir un truc qui me ressemble plus. On ne retrouvait par exemple pas le fait que je sois un artiste franco-marocain dans ma musique et je l’ai vu vécu comme un super challenge de réussir à faire de la pop en anglais mais qui soit emprunte de mon identité à la fois riche et complexe. Depuis c’est devenu une obsession. J’ai l’impression d’avoir passé un an et demi comme un savant fou dans son labo à essayer de trouver la bonne formule, pour que tout soit cohérent.

Aujourd’hui c’est beaucoup plus arabe, plus électronique, et le live a totalement changé, y’a un nouveau clavier et une batterie. La façon de jouer est totalement différente aussi, on est moins sur un revival années 80, c’est beaucoup plus moderne. C’est à la fois plus électronique et plus virtuose. J’ai pris des mecs qui jouent comme des enfoirés en fait ! (rires). Sinon je produis toujours avec Louis Sommer, mais on a aussi travaillé avec Apollo Noir sur cet EP. 

Louis Sommer, ENCORE, Casablanca, Septembre 2016. Crédit photo : Fayçal Zaoui. 

Le résultat est décomplexé, mais sophistiqué, ce qui contraste avec des accords pop plus simples. Après ce n’est pas une musique à la mode, j’ai plus envie que ça soit intemporel. Quand je parle de musique du futur, c'est pas parce que j’ai envie qu'elle reste. Un morceau comme "Casablanca Jungle" emprunte à la fois un peu au chaabi et à la pop d'un Tame Impala; des musiques totalement contradictoires pour certains mais pas pour moi. 


" Je fais de la musique pop, arabe, et futuriste. "


  • TU PARLAIS DE MUSIQUE À LA MODE, tu écoutes quoi en ce moment ? 

Je vais te décevoir mais je n'écoute pas grand chose en ce moment, j'ai des phases comme ça. J'ai des périodes de boulimie où j'écoute 8 heures de musique par jour et d'autres pas du tout. Mais parmi les derniers trucs que j'ai bien aimé il y a Kali Uchis, ou encore un autre gars signé chez Arista qui s'appelle Alb, je l'ai vu la semaine dernière en concert, c'était super. Récemment j'ai aussi écouté aussi du Omer Avital, un jazzman israélien d'origine marocaine dont le travail et la réflection sont très intéressants. Et puis j'aimerais trop aller voir Ry X en concert; j'adore le fait qu'il ait réussi à mélanger quelque chose d'hyper spirituel, symphonique, et électronique. Je trouve ça puissant.  

 

  • Est-ce-que tu as des références d’artistes qui sont dans la même mouvance que toi ? 

Ça aurait été plus facile, j'aurais pu m'en inspirer (rires). Il y a des gens comme Acid Arab en musique électronique, A-Wa plus en pop mais ça reste « tribal » comme esthétique. C’est en ce sens qu’avec Mohamed Sqalli, mon DA, on essaie de faire bouger les choses sur le regard que portent les gens sur la culture arabe. L’idée c’était de faire un disque anti-carte postale du Maroc. On est très souvent caricaturés et il ne faut pas avoir peur d’en parler. 

 

  • Quels sont tes leviers ? Les samples

Y’a pas tant de samples que ça, il y a Warda sur « Ya Layli » et Samira Saïd sur « I’m not a legend ». J’adore ce qu’elle faisait dans les années 70 / début 80, un style assez khaleeji de grande diva avec une grande voix. Après, moi, je pose des accords dessus et je les réinvente, pas comme un beatmaker qui pose simplement un kick sur un thème. Je n'ai pas envie qu’on puisse dire « ah il a mis une darbouka pour mettre une darbouka et un kick à la Major Lazer pour faire moderne », y’a une vraie recherche de construction homogène. Ces samples sont plus des outils, mais ce n’est pas ce qui donne leur identité à ces morceaux, je pourrais les jouer clavier-voix on retrouverait l’inspiration, c’est juste une question d’arrangements. 

 

  • ET Qu'est-ce-que raconte "I'm not a legend" ? 

Ce morceau est particulier et c’est pour ça que c’est le dernier de l’EP. Je me prends moi même à partie du fait que je vienne d’une minorité culturelle qui a grandi dans un pays musulman. Quelque part je suis assez conscient que ça représente un certain exemple de paix entre deux communautés qui ont coexisté, et je me dis que c’est encore possible. C’est pour ca que c’est un morceau un peu grandiloquent, hyper écrit, avec un côté bande son de film. Je me suis éclaté à faire ça ! Après ça peut paraître un peu niais comme message mais c’est quelque chose que je porte vraiment dans mes tripes. 

 

  • Justement, transition sur "Shalom". c’est un peu couillu de faire un titre pop qui s’appelle comme ça, non ? 

Grave ! "Shalom" c’est très particulier. C’est vrai que c’est un peu couillu de faire un morceau qui s’appelle "Shalom" et de se revendiquer de culture arabe mais en même temps, c’est moi ! Ce texte est une sorte de prière noire qui parle d’un sujet hyper délicat : les amours interdites entre juifs et musulmans. C’est douloureux. Ce sont des histoires que je connais de près, une façon aussi quelque part de rendre un peu hommage à des amis très proches. « Shalom » veut dire lumière, et c'est une façon d'invoquer le ciel pour réussir à s'en sortir. Du coup, c'est une mise en danger aussi pour moi, c’est assez clivant, mais d’un côté je n’ai jamais caché mon identité. Je suis fier de partager ça avec les gens et d’en parler, de la façon la plus saine possible. Certains vont juste être sensibles à la première couche de lecture de l'EP qui est une musique pop, légère, sympa, d’autres comprendrons plus en profondeur ce dont il s’agit. 

Et puis signé à nouveau par TBMA, le clip va être fou. Par rapport à un "Casablanca Jungle" qui est très immersif, sincère et frontal, "Shalom" est une fiction, hyper scenarisée, presque fantastique.

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" Ma musique est une musique de contrastes "

 

  • En parlant de mise en danger tu chantes aussi en darija, sur cet EP… 

"Wham", "illusion" en arabe, est une chanson que j’ai co-écrite avec Fayçal Azizi. Je l'ai imaginée avec beaucoup de naïveté, comme l'histoire d'une sorte d’amour virtuel qui naîtrait dans un cyber café. C'est un peu une référence à Walid Djarlouf qui avait fait le buzz il y a quelques années en chantant son « Alisson » face webcam. Attention, faut pas croire que je le singe, je trouve ça hyper touchant. Cette chanson c’est une sorte de Walid Djarlouf du futur qui fait une déclaration à sa meuf façon Rn’B love, hyper tendre, même avec mes maladresses en arabe. J’adore ce genre de défis, comme quand j’avais repris Hasni. C’était avec mes petits synthés, dans ma chambre, sans prétention, et pourtant ça avait super plu. 


"Je suis conscient d’être un produit du colonialisme, il y a 3 générations, ma famille ne parlait pas un mot de français." 


  • On a beaucoup dû te parler de The Blaze et on connait les positions de ton manager qui a eu cette idée d’un clip sur les jeunes stunters et mcharmlines casablancais il y a 3 ans déjà et dénonce du coup l’appropriation culturelle en bloc. Où est-ce-que tu te places toi ? 

J’ai un avis plus nuancé. Je pense que c’est un très beau clip, qui a touché beaucoup de gens - même du Maghreb - qui ont pu reconnaître cette réalité là. Après je comprends l’idée. Maintenant je passe derrière eux, alors que moi j’arrive avec mon histoire et toute ma sincérité et quelque chose de moins vicieux intellectuellement. Si le sujet, questionner la virilité des hommes arabes et cette tension sexuelle sous-jacente, est génial, c’est quand même orchestré par quelqu’un de complètement extérieur. Je ne sais pas si c’est malsain ou bienveillant. Pour ma part la culture dont je parle je n’ai pas eu besoin de l’étudier parce que j’ai baigné dedans. Ça fait partie du jeu, mais tant mieux, ça fait parler de choses qui m’intéressent. 

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  • Casablanca Jungle… Si c’était un personnage elle ressemblerait à quoi cette ville ? 

Je pense qu'on est une société adolescente. Casablanca pour moi c’est le fils d’un arriviste qui a mal tourné mais qui a beaucoup d’espoir. Il sort tous les soirs mais ne regarde pas la misère autour de lui. Et puis là il se retrouve en crise existentielle, il commence à se poser des questions. 

 

  • Tu penses qu’il va bien tourner ? 

Je ne sais pas c’est l’histoire qui le dira, mais je pense qu’on va ressembler à une caricature d’une grosse ville américaine, entre les vestiges du colonialisme français et l’hyper-capitalisme, avec une petite touche de vulgarité saoudienne. Après je suis optimiste, je me dis il peut s’en sortir. Finalement c’est une ville hyper jeune, qui n’a pas beaucoup d’histoire, et c’est pour ça qu’il faut être hyper indulgent parce qu’elle est en train de se construire et il y a énormément de monde qui s'y est déversé. On est vite devenus une mégalopole, et on peut peser lourd dans 50 ans. C’est pour ça qu’il a intérêt à bien tourner ce gars-là ! 

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Casablanca pour moi c’est le fils d’un arriviste qui a mal tourné

 

  • Ça t’embête pas de ne pas réussir à faire ta vie là-bas ? 

Grave. Moi je vis mieux là-bas qu’ici, je ne suis pas le même gars. Quand je suis là-bas je me sens moi-même, mais d'un côté je ne me sens pas complètement libre dans la rue; ici c’est l’inverse, je suis totalement libre mais pas vraiment moi-même. Après j'ai eu la chance venir à Paris, d'étudier la musique comme un fou, d'essayer de comprendre, de débattre avec des gens pointus, et ça, ça m'a aidé à avoir ce recul-là et cette approche. C'est difficile au Maroc d'être challengé. Je pense qu'étais beaucoup plus prétentieux quand j'étais au lycée à Casa, je pensais que j'étais bien meilleur que je ne le suis aujourd'hui. Quand tu te confrontes à des gens rigoureux, qui travaillent en studio, sérieusement, c'est autre chose... Et puis ça m'a aussi permis de prendre mes premières claques. Encore une fois, j'ai la chance de venir d'un milieu assez confortable qui a fait que je n'avais pas d'excuses. Du coup je ne suis pas du tout méprisant par rapport aux producteurs marocains qui essaient de faire une musique moderne. Y'a des bonnes choses et des ratés, mais globalement au Maroc on manque de moyens, de culture et de formation. Et puis on introduit trop tôt l'idée de la performance à la musique. Bien jouer d'un instrument ne fait pas de toi quelqu'un de spécial, ça fait juste de toi un perfomeur. 


"C'est difficile au Maroc d'être challengé."


  • Tu parles de liberté, la place de la « femme arabe » est importante aussi dans ton esthétique… 

Je sais qu’on va me parler de la pochette du disque et de la nana en burqa qui pose derrière moi sur le scooter. L’idée c’était de représenter l’arabe du futur. La nana représente le poids de la tradition, de la religion, avec lesquelles on est obligés de composer, et d’avancer. "Ya Layli" parle aussi de la "burqa-androïde", cette femme-robot, qui porte un alliage métallique impénétrable. C’est une femme forte, mais voilée. Ici je me permets d’être transgressif ici et de m’adresser à cette femme voilée en lui disant « want you bad ». Je lui dis « les muezzins à 5h du matin sont bourrés aux coins des rues, alors qui reste-t-il pour nous juger pour nous blâmer ? », alors viens monte sur mon scooter on va faire un tour !

Avant on critiquait les meufs à poils dans les clips de rap, maintenant on va certainement critiquer la burqa, mais il n’empêche que dans mes clips, la femme n’est jamais sexualisée ni objectivée, et ça, c’est important. 

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"Dans mes clips, la femme n’est jamais sexualisée"

ET Amis parisiens, Malca fête sa release party le 14 décembre au Point Ephémère

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