Kamel Daoud : un nouveau souffle pour la langue française

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Vendredi dernier nous assistions à l’ouverture du Salon de l’édition et du livre, le 21ème SIEL au Pavillon France, en présence de Kamel Daoud, écrivain algérien et auteur du roman à succès Meursault, contre-enquête.

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Meursault, contre-enquête est un roman qui contre-écrit L’Etranger de Camus, l’une des œuvres majeures de la littérature française du 20ème siècle. Un roman qui a une portée universelle mais qui n’a jamais été interrogé sur son rapport à l’ « arabe », dénommé et déshumanisé, tué à deux reprises dans le livre.

Kamel Daoud s’empare donc de ce monument littéraire pour le questionner de l’intérieur, usant d’une histoire commune et d’une même langue, la possédant pour lui faire dire les blessures qu’elle a infligées, avouer les crimes qu’elle a commis ; confesser les cris qu’elle a étouffés et les silences qu’elle a imposés. D’ailleurs, c’est ce qui nous a interpellé à la lecture de ce livre, le style de Kamel Daoud est un personnage à part entière dans le roman. Schizophrène, il est à la fois la victime qui souffre, l’opprimé qui se rebelle, le combattant qui triomphe.

C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai appris à parler cette langue et à l'écrire ; pour parler à la place d'un mort, continuer un peu ses phrases. Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j'aie dans l'idée de l'imiter. C'était sa langue à lui. C'est pourquoi je vais faire ce qu'on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison à moi, une langue à moi.

Meursault, contre-enquête est une composition du son, du souffle et du sens. Une esthétique littéraire nouvelle donnée à une langue arrachée de force, après avoir été l’objet d’une honte et d’une impuissance, un butin de guerre comme disait Kateb Yacine, qui ajoutait qu’ «une langue appartient à celui qui la viole, et pas à celui qui la caresse».

L’écriture de Kamel Daoud trouve sa richesse dans son économie, sa densité dans sa sobriété, comme si les mots avaient un coût, sans doute celui de s’être tant battu pour les éclairer, les uns par rapport aux autres : Daoud est un autodidacte…

Le français, lui, il l’a arraché. Après avoir été le lieu d’un rapport de force et de domination, l’endroit d’une contradiction et d’un conflit interne majeurs, il était tour à tour la langue du colonisateur et de l’oppresseur, et celle de l’affranchissement et de la découverte du monde.

Dans les pays du Maghreb, l’arabe est la langue du chez soi et de l’intimité, il est aussi la langue de l’oppression et de la censure : censure de la pensée, de la curiosité et de l’imagination. Assia Djebar, écrivaine algérienne et figure majeure de la littérature maghrébine, disait à ce titre qu’il y avait une issue conciliatoire possible, où la langue française devient l’instrument de libération qui dévoile le monde arabe.

La littérature maghrébine contemporaine d’expression française est une littérature de l’urgence, l’urgence de prendre la parole dans un monde sans écho, de parler en son nom, de nommer l’ineffable, de finir les phrases de ceux qui sont partis et de sonner l’urgence d’un présent en manque de futur.