Danah Abdulla

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Nom : Danah AbdullaOccupation : Fondatrice de Kalimat Magazine Localisation : Londres

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Danah Abdulla est la fondatrice du bimensuel Kalimat, une publication anglophone indépendante, basée à Londres, construite autour d’une pensée arabe authentique, plurielle, et intelligible. Auteur, chercheur, et graphic designer, Danah a été invitée à participer cette année au cycle de conférences Nuqat au Koweït, qui réunit les figures émergentes de la créativité et de la production intellectuelle arabe contemporaine. Pour compléter notre manifeste Arab is the new hype, Dana répond à nos questions, nous parle d’identité, de pluralisme, et de la nécessité d’une réflexion juste et fidèle.

  • Peux-tu nous en dire un peu plus sur la devise de Kalimat "Contester le status quo”, et dans quelle mesure penses-tu que Kalimat a réussi à ce jour à contester ledit status quo ?

Contester le status quo se conjugue au présent. La devise invite à refuser la règle des 80/20 (80% ne font rien, pendant que les 20% restants agissent). L’idée vient d’une solution bien connue dans le milieu des affaires et qui appelle à “maintenir le status quo”. C’est le problème initial que nous posons. Comment peut-on croire au changement alors qu’on cherche la stabilité et l’inertie? Nous voulions lutter contre ce défaitisme. On entend souvent dire que “les gens de la région (Moyen-Orient/Monde Arabe) n’écrivent pas bien”. La réponse de Kalimat à cette remarque est un bon exemple de contestation du status quo. Au lieu de subir cette “réalité”, nous aidons les personnes dont la langue natale n’est pas l’anglais dans le processus d’écriture et d’édition, afin de développer leur propre plume. Je peux vous citer d’autres exemples. Nous ne sommes fermés à aucune forme de pensée et nous invitons les créatifs du monde arabe à s’approprier le discours qui entoure leurs propres créations. Dernièrement, une exposition que nous avons organisé a été censurée, sous motif qu’elle présentait des “risques”. Nous ne pouvions pas rester les bras croisés, nous avons organisé une exposition parallèle pour que l’artiste puisse avoir un espace où faire entendre sa voix. Les mots de Evelyn Beatrice n’ont jamais été aussi importants pour nous: « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ».

  • Que penses-tu de l’avenir de la presse écrite arabe ? Quels médias t’inspirent ou vont, à ton avis, dans le sens d’une contestation du status quo ?

Je n’ai pas grandi dans les pays arabes, je n’ai donc pas été entourée de médias arabes, mes influences ne viennent donc pas de là. En revanche, certaines publications et tribunes politiques, ont agi comme des catalyseurs dans le lancement de Kalimat, le journal Al Hadaf notamment, fondée par l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani. Nous restons cela dit apolitiques, nous souhaitons par là être ouverts à toutes sortes d’idées et encourager le dialogue. Ces publications ont été pour moi des réussites dans la mesure où les gens s’y identifiaient, s’y retrouvaient. Mais je peux également citer des revues de mode (certaines ont beaucoup d’influence dans le milieu). On pourrait trouver cela déroutant, penser que ces différentes influences ne sont pas compatibles, mais Kalimat n’est pas une revue spécialisée, c’est un magazine plutôt généraliste. Je voulais associer des dossiers diamétralement opposés, de façon à ce qu’un lecteur uniquement intéressé par la politique puisse être tenté de parcourir la rubrique Art & Design, apprendre autre chose, et vice-versa.

Dernièrement, de nombreux médias autour du “Moyen orient” ont vu le jour, en anglais, en français, et en arabe, pour la plupart issus de la diaspora. J’ai des problèmes avec un grand nombre de ces médias. 1) Une grande partie est financée par des organismes ou personnes externes (et assume un risque plus ou moins grand de perte d’indépendance et d’intégrité), 2) la forme y prend souvent le dessus sur le fond, 3) Certains sont excessivement académiques et peu accessibles, enfin 4) je n’arrive pas à déterminer précisément le public qu’ils espèrent atteindre. Kalimat ne cherche pas à représenter le monde arabe, nous cherchons à être accessibles partout dans le monde (d’où le choix de l’anglais), et nous invitons les créatifs arabes à présenter leurs travaux (qu’ils soient affiliés à une certaine notion de l’arabité ou pas). Peut-être que d’autres sites internet, publications, s’inscrivent dans la même démarche, je ne peux pas parler à leur nom, mais lorsqu’on lit leur “mission statement”, il semblerait qu’ils s’adressent principalement aux habitants de la région, or en choisissant une langue autre que l’arabe, ils se perdent dans des ambitions souvent plus internationales.

En ce qui concerne la presse écrite, je pense que l’idée courante selon laquelle la presse écrite serait en danger incite les gens à lancer de plus en plus de magazines papier. Je suis tout à fait d’accord avec le designer David Hillman: “Les magazines sont devenus ennuyeux, ils manquent d’imagination. Je vais au supermarché: toutes les couvertures sont envahies de blondes aux yeux bleus et de logos roses.” Etant moi-même designer, je suis rarement interpelée par une nouvelle publication. La plupart ne fait que copier le reste. C’est honteux. Une publication qui reste fidèle à une vision, qui ne se laisse pas compromettre par des pressions externes, des sponsors, a en revanche tout pour me plaire. Une publication qui t’apprend quelque chose, et qui associe à un design soigné un contenu de qualité, c’est plutôt cela que j’attends.

  • Tu es invitée à la conférence Nuqat au Koweït cette année. Quelques mots sur les sujets que tu souhaites aborder dans ton discours? En quoi est-ce que l’exécution du choc culturel serait importante ou nécessaire dans les sociétés arabes?

A partir du brief de Nuqat (“Executing culture shock”), je reviens sur les débuts de Kalimat, j’évoque ma propre expérience du choc culturel et le concept d’empathie, ainsi que tous ces projets culturels qui ont émergé après les révolutions et qui sont en plusieurs points des manifestations de choc culturel et/ou de manque d’empathie. Je ne crois pas que le choc culturel soit quelque chose qu’on exécute cela dit, chacun réagit différemment, et le processus implique plusieurs étapes. Je trouve qu’il est plus intéressant d’interroger les réactions que suscite le choc culturel, et ce qu’elles apportent au monde arabe. Dans mon discours, j’aborde ces questions-là, et certains écueils qu’il est nécessaire d’éviter.

  • Nous croyons à un besoin de remodeler l’identité arabe. Peux-tu nous citer quelques artistes, écrivains, personnalités qui oeuvrent, selon toi, pour la transmission authentique d’une nouvelle identité arabe?

Pour être honnête, je ne peux pas répondre à cette question. Je ne pense pas être capable, ni moi ni personne d’autre d’ailleurs, de définir l’identité arabe. Nous sommes des produits d’identités hybrides. Le monde arabe a toujours été hybride en quelque sorte (pour des raisons historiques), depuis que des peuples (Turcs, Arméniens, Kurdes, Berbères, Indiens, etc.) ont été culturellement arabisés. Amin Maalouf en parle très bien, quoique brièvement, dans Les croisades vues par les Arabes et dans Les identités meurtrières. Le dénominateur commun serait la langue arabe, mais nous savons très bien que beaucoup de personnes s’identifiant comme arabes ne parlent pas l’arabe. Nous pouvons alors dire que le point commun serait un lien de nomadisme entretenu historiquement par affiliation, descendance, ou appropriation… On pourrait discuter pendant des heures de ce que pourrait être l’identité arabe. Je peux vous donner un début de réponse, mais vous aurez forcément des arguments pour ne pas y adhérer. Chez Kalimat, nous pensons qu’est arabe quiconque s’identifie personnellement comme tel, quel que soit leur définition de l’arabité. Je ne pense pas qu’il soit question d’une nouvelle identité arabe, mais plutôt d’un regain d’attention pour la région (un sujet que je discuterai pendant la conférence Nuqat). Ce qui est en train de se passer, encore que ce ne soit pas suffisant, est ce déplacement du centre de gravité vers une approche “locale”. Les repères ne sont plus des villes comme Paris, Londres ou New York, il s’agit aujourd’hui de se construire à l’intérieur même de la région (au lieu de simplement copier des modèles externes).

Je pense sincèrement que le problème aujourd’hui est qu’un grand nombre de personnes continue de s’auto-orientaliser. Les responsables de la production culturelle tombent encore dans le panneau du désert et des chameaux, des objets stéréotypés, des polices d’écriture “orientalisantes”, des géométries et des cultures homogènes, du cliché de “l’Arabie”… Encore une fois, des choses que j’aborderai durant mon discours à Nuqat. Il est évident aussi qu’on voit les arabes ou l’idée d’arabité comme une nouvelle mode, une tendance presque. Il serait temps de s’éloigner de l’auto-orientalisation, d’arrêter de se voir dans le regard des autres, de reconnaître (et de se réconcilier avec) les différents groupes ethniques qui constituent la région, pour peut-être définir de façon nouvelle cette identité arabe.