“Capharnaüm” de Nadine Labaki : désordre et miséricorde

Nous avons découvert Capharnaüm, 3ème long-métrage de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki, en ouverture du Festival des Cinéma Arabes à l’Institut du Monde Arabe en juin dernier. Douze ans après l’interruption de la Biennale du Cinéma Arabe de Paris, la manifestation présentée par Jack Lang vient enfin prendre le relais dans un contexte où pour lui « le cinéma arabe est en pleine transformation ». Hiam Abbas quant à elle présidente d’honneur du festival, a insisté, en français, en arabe et en anglais, sur le besoin de représenter la diversité de la région, notamment à travers le cinéma et dans tous ses formats. Et puis Nadine est arrivée sur scène. Oui Nadine, car on est un peu fan on l’avoue, et elle a cette grâce naturelle de ceux qu’on l’admire autant qu’on a l’impression de les connaître déjà. Elle se confie d’ailleurs en racontant que pour l’anecdote, il y a 20 ans exactement elle recevait le 1er prix pour son premier court à l’IMA. Trois longs et quelques récompenses plus tard, elle a donc dédié un mot à tous les sceptiques qui n’ont pas cru en elle et à « ceux qui ne veulent pas voir le capharnaüm qui nous entoure». Après quatre ans de recherche dans les prisons pour enfants, elle annonce son film comme étant « pétri de sueur et de sang, où chaque plan est une prise de position », là où selon elle, la réalité est bien pire. 

Pourtant, depuis sa présentation à Cannes, le film qui a remporté le Prix du Jury n’a cessé de diviser la critique. D’un côté la démonstration et le parti pris peuvent paraître forcés. De l’autre, le sujet est tellement lourd, qu’on se demande comment il aurait été possible de faire un film de fiction qui fonctionne autrement, sans pathos. Avec un pitch de départ plutôt rusé et puissant, l’histoire d’un jeune garçon des rues de Beyrouth qui porte plainte contre ses parents pour l’avoir mis au monde, le film finit par se perdre dans la surenchère et l’emphase. Les larmes sont sincères mais le sentiment qui reste, un peu ambivalent. Explications.

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La force du film réside dans sa première partie, amenée par une introduction très sobre, presque sentencieuse. Zain est trop sérieux pour son âge, trop grave, il porte une colère résignée. Il ne pleure pas, ne joue pas, n’arrive pas à dormir la nuit au milieu de ses innombrables frères et soeurs que même ses parents n’arrivent plus à compter. Et puis il fume. L’approche naturaliste, quasi documentaire à la mise en scène nerveuse, portée par une caméra embarquée, nous plonge véritablement dans les bas-fonds d’une société à la dérive que le jeune protagoniste défie du regard. À l’horreur, à l’injustice, à la misère, Zain répond par son insolence et sa rage de vivre. 

La direction d’acteurs - pour la plupart amateurs - est d’ailleurs l’un des tours de forces du film. Zain Alrafeea, du haut de ses 12 ans, est prodigieux. Pourtant il n’est jamais allé à l’école. Il y a quelque chose du Florida Project de Sean Baker dans le regard bienveillant que porte Nadine Labaki sur ses personnages. Une démarche nouvelle qui se passe de jugements et qui l’a poussée à s’effacer derrière sa caméra. La double temporalité entre les flashforward et le présent est intelligente et pose un suspens particulier qui rappelle la phrase introductive de la « Chanson douce » de Leila Slimani : « le bébé est mort ». On sait que ça s’est fini en drame et on va nous raconter toute l’histoire, mettre en miroir les situations et donner la parole aux différentes parties pour en révéler la complexité. 


“Chaque plan est une prise de position”

NADINE LABAKI


Mais, le film finit par se perdre dans des longueurs et on regrette la grâce et la poésie qui nous avait tant émus dans Maintenant on va où ? ou Caramel encore avant. L’histoire d’une jeune éthiopienne sans papiers vient se télescoper avec le parcours initiatique du jeune Zain et force le trait. Comme le prédisait Ali Benzekri à son retour de Cannes, on regrette les sorties en drones, les slow-motions, et l’accumulation, violons à l’appui, qui nous sortent de l’intensité de la narration pour aller chercher un trop plein d’émotions. Il y a tout de même des petits instants volés qui nous permettent de respirer et où le kitsch amène de la légèreté, pour finalement rappeler combien la vie est absurde. Le film a également le mérite de poser cette question philosophique ô combien d’actualité du droit à l’enfant dans un contexte aussi tourmenté. Tout le monde a-t-il le « droit » de procréer ?  Comment préserver l’intérêt de l’enfant ? Est-il juste d’avoir des enfants sans avoir les moyens de leur assurer une vie décente ?

La réponse n’est pas simple et n’est pas donnée, mais on réussit tout de même à éviter le misérabilisme et la condescendance, contrés par des personnages beaux, grands, et dignes. Avec ses sourcils froncés et sa moue toujours désabusés, Zain porte les malheurs du monde comme il porte les galons d’eau à bout de bras, mais ne se plaint jamais, ne mendie jamais, et ne pleure que quand il est séparé de son frère de coeur. Il porte en lui le meilleur et le pire de l’humanité. Son sourire à la fin du film est finalement ce qu’on a attendu tout au long. Il est libérateur, mais aussi terriblement crève coeur.

Et comme les happy endings arrivent aussi dans la vraie vie, Zain et sa famille se sont envolés en Norvège la semaine dernière et il a pu rejoindre les bancs de l’école pour la première fois de sa vie. Car il faut savoir que “Capharnaüm”, avant de signifier le désordre, désignait un village de pêcheurs dans l’ancienne province de Galilée, littéralement le « village de la consolation ». Heureuse coincidence ou prémonition ?