Bachar Mar-Khalifé

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Nom : Bachar Mar-KhalifeOccupation : Musicien Localisation : Paris

Bachar Mar-Khalifé, percussioniste, pianiste et chanteur, fils du célèbre chanteur et poète libanais Marcel Khalifé, nous bouleverse avec un nouvel album, dont la grandeur évoque les vieilles légendes, et les contes contemporains. Rencontre foudroyante entre un café et une salle de concert.

Bachar Mar Khalife from Lioumness on Vimeo.

Bachar entre en scène, s’installe, procède à quelques réglages, et commence. C’est le début d’une performance millimétrée : les va-et-vient entre le piano et le clavier, les peaux tendues qu’il chauffe avec ses mains, des bâtons qu’il cogne contre le piano, et une maîtrise impressionnante des pédales et des loop stations. Il enregistre sa voix, ses murmures, ses respirations, y superpose des percussions en flux répétés, et habille l’espace sonore

Un jeune homme se lève et danse tout seul, au milieu de la salle. C’est beau et inattendu, car la salle est partagée, hésitante. D’un côté ceux qui s’interdisent de bouger, qui s’émeuvent en silence, et ceux qui tapent dans les mains, qui se laissent aller à la musique seule, à une réaction empirique et immédiate, loin de toute considération politique. On se rappelle des mots deBachar, lui qui nous racontait son rapport complexe à la création.

Nous l’avions rencontré un matin à Paris. Une rencontre riche et puissante. Bachar arrive, casquette sur la tête, à la fois accessible et un peu intimidant. On le suit depuis un moment, depuisOil Slick le premier album, depuis l’étonnement et l’émerveillement de la première écoute. Ce jour-là il nous parle du chemin qu’il a parcouru, de ce qui a changé, de ce deuxième album, celui de la maturité, et étrangement celui qui aurait dû selon lui être le premier. Ce nouvel album est né des concerts, des interactions qui se sont développées au fil du temps, des rencontres. C’est le plus naturel, le plus immédiat. Oil Slick était plus réfléchi, plus cérébral.

Quand on aborde la question des influences, sa réponse est déroutante. Pour Bachar, toute création musicale est une sédimentation. Il peut nous citer quelques grands maîtres qu’il a toujours respectés (Hamza El Din, Tom Zé, Xenakis…), mais selon lui, ça n’a pas de sens, un morceau ou une composition est une association de sons qui dessinent une mémoire ponctuelle. Lui-même ne saurait pas reconstituer cette mémoire. Cette honnêteté est si pertinente et touchante que l’interview prend une autre dimension.

Bachar revendique le droit à la contradiction, à l’incohérence. D’ailleurs, ce nouvel album a donné lieu à de nombreuses interprétations, et c’est cette recherche de sens dans la critique queBachar conteste. Il n’y a pas forcément de textes à décrypter, ou de codes à déchiffrer. Si Bachar a choisi de chanter le poème d’un résistant syrien dans Marea Negra, c’est parce que ce texte a résonné pour lui à un moment donné, et qu’il y a vu une cohérence, une musicalité, une forme de composition qui pourrait exister en dehors du militantisme. De même, sa reprise de Ya Nas, chanson koweitienne des années 1940, n’est pas une tentative de réhabiliter la musique arabe des origines, ni un projet à la Nouvelle Vague, c’est une toute autre chanson, un hommage peut-être, mais une construction indépendante. Bachar évoque une peur du cloisonnement, un besoin de liberté, et incite l’auditeur à une réception immédiate de la musique, sensorielle, irréfléchie. C’est aussi pour ça peut-être que la question se pose moins quand le public ne comprend pas les paroles (souvent en arabe).

Les conversations avec Bachar touchent parfois au mystique. Il parle peu, réfléchit beaucoup, laisse planer des silences, avant de reprendre le cours d’une phrase. On est tentés de combler ces silences, de trouver les mots justes, sauf qu’il n’y a pas de mots justes, il n’y a que de la spéculation. On attend donc, on le laisse finir ses phrases, un rythme étonnant pour une interview, comme une sagesse qu’on écoute. Inutile de parler de musique expérimentale, ou d’expérimentation dans la musique. On est tentés de parler de recherche, mais même la recherche est une contrainte. La musique de Bachar est un flux, des notes qui se suivent dans une continuité auto-suffisante, un dialogue sensoriel entre des instruments, et des sensibilités, dont lui-même n’en serait que le medium. A l’écouter parler, on comprend mieux. Une partition du souffle et du silence.Il est vrai qu’on attend davantage des artistes arabes, on cherche du sens, des messages, qu’ils soient révolutionnaires ou nationalistes, surtout quand on vient d’un pays hyper-politisé comme le Liban. Bachar, lui, est à l’encontre de ce sens, à contre sens. Avec ce nouvel album il prend le contrepied des révoltes, il ne s’inscrit dans aucun printemps, et aborde la filiation et la transmission, avec notamment une comptine que lui chantait son père, le grand Marcel Khalifé, et qu’il transformera sur scène sous nos yeux en un immense feu d’artifice de claviers tonitruants, « une comptine qui ne l’est plus » dit-il amusé.

Le nouvel album de Bachar Khalifé contrairement au premier a été fait pour être joué, pensé comme une performance. En concert, au Café de la Danse, seul sur scène, et devant un mur de pierre, on se croirait dans une crypte secrète, le sous terrain d’un lieu de culte oublié, humide. Les morceaux sont joués avec minutie, exécutés, avec un faux air d’improvisation qui appelle le génie. Dans sa reprise de Machins Choses de Serge Gainsbourg avec l’américaine Kid A, les murmures s’appliquent comme un baume. Pendant Xeribi, la salle flotte entre l’apesanteur d’un récital de piano, et la douleur d’une chanson d’exil. Enfin sur RequiemBachar s’emporte dans une frénésie des claviers qui nous glace.

Bachar nous quitte sur Ya Nas, explore une dernière fois les percussions, pour faire balancer les hanches réticentes, et faire résonner les diaphragmes. La note finale fait trembler la salle, tout le monde se lève. L’épuisement et la gratitude se lisent sur le visage de Bachar, comme après une douleur terrible, un acte de bravoure. Expérience du sublime et de l’effroi.