Aida Alami, entre Oran et Tunis

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Aida Alami, journaliste en freelance pour le New York Times, et l’International Herald Tribune, nous fait le récit trépidant de ses deux dernières semaines sur le terrain. Entre les murmures d’Oran et le vacarme des rues de Tunis.

Air Algérie, vol Paris-Oran, une machine à remonter le temps. La cabine, l’uniforme des hôtesses, un voyage dans le passé.

J’arrive dans cette ville inconnue, fantasmée, avec le plaisir de n’avoir aucun repère, la volonté d’être perdue, les idées vagues de Camus, et les images claires d’un soleil d’hiver. Première fois en Algérie. J’observe, et je compare, réflexe primaire. Je vois le cachet d’une grande ville arabe, et je devine les vestiges d’un empire, mais hélas aucune restauration, aucune conservation, j’ai mal au cœur. A Carthagène, en Colombie, on restaure, on rénove les architectures coloniales, on y met de l’argent, on n’a pas d’argent. Ici autant de ressources que de ruines, et une ville qui court vers l’oubli.

Je suis allée à Oran dans le cadre d’un programme de l’UE, une formation pour journalistes sur le thème des migrations, un état des lieux de l’immigration. J’ai pris des autobus scabreux, payé des courses misérables, visité des quartiers oubliés. Mon guide, un jeune camerounais qui vit ici depuis 6 ans, me promène dans le quartier des migrants (l’Afghanistan, comme on l’appelle ici), me présente, parle à tout le monde, connaît tout le monde. Il demande après des amis, récupère les ordonnances. J’ai vu des prêtres, des nonnes, dans les ordres depuis 40 ans, co-habiter avec la communauté des migrants. Ici, contrairement au Maroc, il y a moins de rejet. On se serre la main, des Maliens discutent avec les ancêtres oranais, des Ivoiriens cherchent du travail, et en trouvent. Seulement les portes sont fermées à quadruple tour, les migrants comme partout, sont les plus vulnérables aux agressions. Ils ne marchent jamais seuls, ils évoluent en groupe, ils partagent des petites maisons très sommaires, à plusieurs. Pour la plupart, ils sont arrivés par la voie terrestre, dans des camions, dans le sable, et ne parviennent pas à quitter l’Algérie pour l’Europe.

Je continue ma balade, et j’ai besoin d’écrire, d’aller sur internet. Je demande à mon ami l’adresse d’un café où je pourrais trouver une bonne connexion, il me répond amusé : « Mais, tu t’es crue au Maroc ? ». Petit traumatisme, et grand étonnement. En faisant des recherches, j’apprends effectivement que l’Algérie est avant-dernière dans le classement des connexions internet en terme de débit. Je me traîne alors au bar d’un hôtel 5 étoiles, pour utiliser leur wifi, ce privilège.

C’est étrange, et parfois déroutant, d’être marocain en Algérie. Ici, pas d’animosité envers le Maroc et les marocains. Les Algériens connaissent toutes les villes du Maroc, regardent nos chaines de télévision, connaissent nos programmes, alors que nous sommes incapables de situer plus de 2 villes algériennes sur une carte, et nous ne savons d’eux que très peu finalement.

Autre anecdote, je suis une grande amatrice de Coca-Cola, et j’ai failli désespérer ici. On ne trouve que le Selecto, le Coca local, qui est très populaire, un peu comme la boisson tropicale Hawaï au Maroc. Le discours officiel veut que la politique protectionniste favorise les produits locaux, mais la réalité est qu’on se sent presque comme dans un pays sous embargo. L’impression d’être dans le Maroc des années 80. Effectivement au Maroc, on a de beaux hôtels, de belles gares, des autoroutes et ici, il n’y a pas de Mcdo, pas de Zara, mais on ressent moins l’inégalité. Tout le monde a accès à la santé, ils n’ont pas accès à ces « trucs de riches », mais on en ressent davantage de cohésion sociale. Pas d’Aston Martin à côté d’un mendiant, il y a une authenticité qu’on a perdu à Casa ou Marrakech. Oran est un décor de cinéma, une représentation fidèle et figée d’un passé que les pays du Maghreb ont tous en commun. Les restaurants ne paient pas de mine, et possèdent le charme désuet des vieux établissements, avec leur unique serveur, qui a dépassé la soixantaine et oublié la politesse.

La rue est toujours noire de monde, les oranais ont une vie d’extérieur, on sent une certaine oisiveté, et à tout moment de la journée on peut entendre un joyeux vacarme. Oran est une ville qui pourrait être sublime, mais Oran tourne le dos à la mer. L’hôtel où on est logés, haut de 10 étages, le plus haut de la ville, est un des rares endroits avec vue. On est à 5 minutes du bord de mer, et pourtant c’est confiné, un peu comme Casa. Aucune sensibilité à la nature, ces Arabes (rires).

J’étais libre à Oran, mais je me sentais surveillée. On ne m’a pas empêchée de prendre des photos, mais on m’a dissuadée de prendre des clichés de bâtiments militaires, qui sont d’ailleurs les constructions les plus neuves et les mieux restaurées de la ville. J’ai trouvé quelques lignes rouges, sans en chercher. En Algérie, la liberté d’expression est quasi-totale, tant qu’on évite les investigations financières, terrain tabou et dangeureux.

Je ne peux pas vous dire grand chose sur la scène nocturne oranaise, je ne l’ai pas connue. Je traînais au bar de l’hôtel Royal Oran pour le wifi et les pâtisseries, après tout, j’étais en reportage.

Le 6 février, dans un bidonville d’Oran, je reçois un appel du Herald Tribune. Chokri Belaïd, figure de l’opposition au régime islamiste en Tunisie, a été assassiné. Pas de wifi, je n’étais pas au courant, je prends l’avion pour Tunis. L’impression d’être de retour en 2013.

Tunis, c’est un grand coup de cœur, première fois que j’y reviens depuis la révolution. Je me sens chez moi en Tunisie, j’ai mes repères, je connecte avec les gens. J’y étais à chaque fois pour des faits marquants de l’actualité, à des moments de grande affluence de journalistes, de réelle effervescence. Je sais où aller, où déposer mes affaires, je me joins à la foule. La rue est révoltée, les tunisiens sont de sortie pour les funérailles de Chokri Belaïd. Même bouillonnement qu’il y a 2 ans. Des femmes partout. Je l’admire cette femme tunisienne, qu’elle soit voilée ou pas, elle est sûre d’elle, elle a des choses à dire, elle est émancipée. C’est un peuple qui fait rêver, qui devrait être un exemple pour ses voisins, même si les médias dramatisent tout. On a imaginé un film apocalyptique pour la Tunisie, on en a fait une narration chaotique, mais ce n’est que le chaos d’une construction en cours, le pays est en transition, le pluralisme politique est à son comble, les Tunisiens écrivent leur constitution.

Il y a 2 ans, je logeais en centre ville, au cœur des manifestations. Cette fois-ci j’étais en banlieue de Tunis, où il ne se passe rien. C’est sublime, le bord de mer, les hectares de forêts. J’ai une relation très forte avec la ville de Tunis, c’est une ville qui est dégagée, qui respire, très ouverte, comme un Rabat où il se passerait des choses. Une ambiance électrique et internationale y règne, des gilets de presse, des cameramen. J’ai eu des journées schizophrènes, à courir dans les rues, fuir les gaz lachrymogènes la journée, et tenter de restituer ce soulèvement le soir, dans la banlieue Nord de Tunis, dans une déconnexion totale de la place publique. Les yeux du monde entier sont braqués sur la Tunisie, alors que les restaurants chics ne désemplissent pas, et qu’on se laisse aller à la vague impression d’être en Italie.

Des débats partout, les bras se lèvent, tout le monde a un avis, même les chauffeurs de taxis font des analyses très structurées de ce qui se passe. Entre le cimetière et l’hôtel, des milices cagoulées protègent leur identité, de peur des règlements de comptes. Des bâtons, l’armée, l’étonnement certain de me voir marcher dans la rue. Les volets fermés, les forces de l’ordre qui frappent du voyou, qui fouillent les voleurs à la sauvette qui profitent de la pagaille. J’entre à l’hôtel, comme dans un bunker, je passe la sécurité renforcée à l’entrée, et je vais au café de l’hôtel. Nessma TV, les funérailles sont retransmises, les gens débattent, toutes les mouvances politiques sont représentées. Certains regrettent Ben Ali avec la montée de l’insécurité, d’autres accusent les islamistes qui se défendent de revendiquer l’usage de la violence. Cheikh Yassine est mort dernièrement au Maroc, on en a à peine parlé dans les infos. Les serveurs oublient leurs clients, tout le monde a les yeux rivés sur l’écran, une réelle conscience politique et citoyenne en action.

J’ai assisté à une conférence sur la violence politique puis ai interviewé Rachid Ghannounchi, fondateur et leader du parti Islamiste Ennahda. Ca ne s’arrête pas, les mutations s’observent à l’œil nu. Tout le monde a envie de parler, tout le monde veut raconter sa version des faits. Je suis bien loin d’Oran, ici la ville ne pose pas, elle bouge, les photos sont floues.

Je ne connais pas le quotidien hors-chaos de Tunis, la dernière fois que j’y étais, on avait imposé un couvre-feu. Cette fois après 20h, l’activité devient suspecte, les voyous rôdent. On s’abrite dans des cabarets où on mange des brochettes, en écoutant l’orchestre. Une scène nocturne très locale, et les débats qui reprennent, en musique.

Propos recueillis par Lioumness