Le MACAAL : un autre regard sur la création contemporaine africaine

Quelques mois après son ouverture, le Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden de Marrakech accueille sa deuxième grande exposition, « E-mois », qui retrace le parcours sensible du collectionneur Alami Lazraq, fondateur du groupe Alliances et de sa fondation dédiée à la culture et à l’action sociale. L’occasion de revenir sur les enjeux de ce nouveau lieu qui se donne pour mission de rendre la culture accessible à tous. 

 

Un lieu ambitieux

Situé à deux pas du parc de sculptures monumentales Al Madeen où chaque perspective est ponctuée par un Darsi ou un Binebine, le MACAAL propose, sur une surface de 900 m2 et deux étages, pour offrir un espace totalement inédit dédié à l’art contemporain africain. Les volumes sont sublimes et la lumière naturelle accueillante. Dès l’inauguration, en octobre 2016, on donne le ton avec une exposition en marge de la COP 22, dédiée naturellement au rapport à l'environnement et à la représentation des enjeux écologiques dans l’art contemporain africain. Mais pas que. « Essentiel Paysage », sous le commissariat de Brahim Alaoui, est avant tout l’occasion de rassembler 40 grands artistes africains autour d’un thème commun, car comme aime à le rappeler la galeriste new -yorkaise Mariane Ibrahim, « être écologiste c’est avant tout être humaniste ». Labélisée COP 22 et acclamée par la presse, l’exposition se voit même décerner Le Prix Méditerranée du Livre d’Art au Salon du Livre de Paris pour la richesse et la qualité de son catalogue, dont l’ouverture avait été confiée à l’intellectuel Driss El Yazami, président du Conseil National des Droits Humains. Il est alors question de faire front et de parler d’une même voix pour discuter d’une Afrique multiple et foisonnante. 

Pierre Bodo - Le pinceau d’or, 2007. Acrylique sur toile - 165 x 430 cm - Collection Fondation Alliances

 

Reconnecter le Maroc à l’Afrique À travers l’art 

A l’occasion de l’inauguration du musée, nous avions rencontré l’artiste camerounais Barthélémy Toguo, qui résumait son travail dans cette citation de Kant :

"L'art n'est pas une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas s’isoler. »

Fédérer, c’est donc bien l’une des missions principales du musée, pour enfin espérer sortir de la guettoïsation de l’art africain, célébré en outre à Paris par l’African Art Fair ou encore la AKAA (Also Known As Africa), et à Londres et New York avec la 1:54 qui en est à ses 5ème et 3ème éditions respectives. Donc oui, dans le monde de l’art contemporain, l’Afrique, c’est chic. Mais ailleurs. Ce besoin que les africains ont de passer par l’approbation occidentale pour valoriser leur propre création, c’est aussi ce qu’appelle l’artiste béninois Romuald Azoumé « la culture Coca-Cola ». L’apposition du qualificatif « africain » souligne d’ailleurs bien la nécessité persistante de faire la distinction entre l’art contemporain « africain » et le reste. Mais on sent que le vent est en train de tourner. Du moins on l’espère. Le MACAAL ouvre ses portes en 2016, peu après, Touria El Glaoui annonce la première édition de la 1:54 à Marrakech pour 2018. Le chemin de la réappropriation et de la valorisation du patrimoine pictural et artistique africain, encore trop souvent considéré comme naïf et folklorique, est encore long, mais les artistes commencent à prendre conscience que l’exile n’est pas la solution. Quant au Maroc, il est enfin placé dans un contexte où il ne fait plus l'exception. Une approche à la fois stratégique et naturelle qui ne fera qu'enrichir l'offre culturelle actuelle.

George Lilanga

George Lilanga

 

E-mois : l’autobiographie vibrante d’une collection

Dans la même démarche, cette première exposition semi-temporaire révèle véritablement l’âme du MACAAL, avec sa volonté de raconter des histoires, de s’adresser à tous les publics et de susciter de l’émotion. En retraçant l’évolution de l’ouverture du marché de l’art moderne puis contemporain au Maroc à travers l’expérience-même de Mr Lazraq, l’exposition fait office de première en son genre. Parmi les 500 oeuvres de l’une des plus grandes collections privées au Maroc, 88 ont été sélectionnées sous la curation de Meriem Berrada, chargée de projets culturels, et Othman Lazrak, directeur de la fondation, pour mettre en dialogue des travaux issus de tout le continent. Un masque de Mahi Binebine est alors confronté aux versions engagées de l’artiste mozambicain Gonçalo Mabunda, et le goût de la suggestion de Safaa Erruas rencontre le trait du congolais Moké qui représente la femme libérée. 

Moké 

Moké 

Mohamed El Baz - Love Supreme

Mohamed El Baz - Love Supreme

 

On découvre avec tendresse l’art figuratif de Mohamed Fquih Regragui, et avec amusement l’installation vidéo de Zoulikha Bouabdellah qui questionne l’identité nationale en faisant une danse du ventre tricolore sur fond de Marseillaise. La visite se termine sur une oeuvre de Mohamed El Baz, exposée avec sa caisse de transport à la façon d’une installation pour questionner avec humilité et dérision le propos-même de l’art contemporain. 

 

C’est donc avec une approche plus sensible que didactique, que l’exposition se raconte et se livre au visiteur, sans intermédiaire ni grille de lecture pré-établie. Meriem Berrada explique ce parti-pris par un certain besoin de désacraliser l’art et le rapport au musée pour laisser l’émotion guider la visite sans chercher à sur-intellectualiser le rapport très intuitif à l’art de la famille Lazraq, porté néanmoins par une démarche d’acquisition construite et réfléchie. 

On a finalement à la fois le sentiment d’être privilégiés de découvrir une exposition aussi riche mais également d'être un peu en retard de découvrir à peine les oeuvres de ces Chéri Samba et autres Soly Cissé, ultra cotés à l’étranger et exposés de par le monde. 

 

L’enjeu de la médiation : loin d’être une exception 

Au-delà de cette sincère volonté de partager cette passion de l’art avec le plus grand nombre, reste l’enjeu de la médiation et de l’accessibilité du musée en général, qui n’est pas propre au MACAAL dans le contexte du marché marocain où même l’élite ne joue pas son rôle de moteur intellectuel. La Fondation, qui a toujours intégré un volet social dans ses actions, développe un travail de médiation qui consiste à aller chercher le public, surtout les scolaires, à proposer des visites guidées gratuites, des ateliers pédagogiques et un tarif spécial étudiants de 20 dh au lieu de 40. Si cela ne suffit pas encore pour palier à de simples contraintes logistiques de la part des écoles ou à des barrières psychologiques chez les jeunes, cela permet malgré tout de poser les bases d'une politique de médiation nécessaire où chacun est acteur de la transmission du savoir. 

 

Le musée est par ailleurs également doté un café et d’une boutique branchée, autant d’espaces de sociabilité qui éveillent la curiosité et invitent à la flânerie pour aussi décomplexer le rapport à l’art et à l’institution. L’occasion également de créer des prétextes pour rassembler le public autour d’évènements fédérateurs : jams sessions, pop up souk,… Le but étant de capitaliser sur une véritable communauté, qui devient à son tour relais de l’activité du musée.

Le MACAAL se distingue enfin par un positionnement clair et une identité léchée, portés par une équipe jeune et passionnée qui fait les choses simplement mais dans les règles de l’art, et c’est particulièrement rafraîchissant ! 

L'exposition est à voir jusqu'au 22 septembre. Du mardi au dimanche de 9h à 18h.